ELECTIONS EN TUNISIE

LES ELECTIONS EN  TUNISIE

02/11/11

1. Retour sur la « Révolution du jasmin » et ses suites

Il y a tout juste dix mois, Mohamed BOUAZIZI, un jeune chômeur de la ville de Sidi-Bouzid dans l’ouest tunisien déshérité, s’immolait par le feu, déclenchant une vague de manifestations, que la répression allait transformer en émeutes. Ce mouvement a rapidement pris de l’ampleur, se propageant jusqu’à Tunis, et amenant le président Ben Ali à s’enfuir en Arabie Saoudite le 14 janvier, après que l’armée eut refusé de tirer sur le peuple. Cette première insurrection débouchant sur le renversement en moins d’un mois, d’un autocrate au pouvoir apparemment très solide, allait avoir un immense retentissement, et servir d’exemple à d’autres insurrections populaires dans l’ensemble du monde arabe. Dix mois plus tard, le 23 octobre, après de nombreux rebondissements légitimant l’insurrection populaire initiale, les citoyens tunisiens étaient appelés aux urnes par les institutions de transition, pour élire au suffrage universel, les 217 membres d’une Assemblée constituante, ayant pour tâche, dans un délai d’un an, d’élaborer la nouvelle constitution démocratique de ce qui doit devenir la IIème République tunisienne, après avoir désigné un nouveau Président de la République de transition (dont la durée de mandat n’est pas déterminée), celui-ci nommant un nouveau Premier ministre, et un nouveau gouvernement.

2. La situation à la veille des élections

2.1 Le travail de Kemal JENDOUBI et de l’ISIE.

L’ISIE (Instance supérieure indépendante pour les élections) a été mise en place par la Haute instance présidée par le juriste Yadh BEN ACHOUR, le 18 avril. Sa présidence a été confiée à Kamel JENDOUBI, opposant de toujours au régime de Ben Ali, exilé en France, militant des droits de l’homme, notamment au sein du CRLDHT (Comité pour le respect des liberté et des Droits de l’Homme en Tunisie), puis du Réseau euro-méditerranéen des Droits de l’Homme. Kamel JENDOUBI a monté de toutes pièces un réseau de 5000 collaborateurs directs au niveau central et au niveau régional (ISIE et IRIE), et entièrement refondu les listings électoraux hérités de la dictature. Fait marquant: l’ISIE a accompli ce travail énorme de façon totalement indépendante du ministère de l’Intérieur.

2.2 Le discours du Premier ministre Béji CAÏD ESSEBSI le 21/10/11

Le 21 octobre, dans une allocution radio-télévisée, le Premier ministre Béji CAÏD ESSEBSI (ancien ministre de Bourguiba), très alerte pour ses 84 ans, s’est félicité devant les membres de son gouvernement,  de l’œuvre accomplie par  ce dernier. Il s’est voulu rassurant pour ses concitoyens. Et d’abord pour les élections du 23 octobre qui « se dérouleront dans des conditions propices, nous nous en portons garants, malgré les suspicions et les menaces. Je demande aux Tunisiens d’aller voter et de ne pas avoir peur ». Il a ensuite indiqué qu’il n’y aurait « pas de vide politique. L’opération après le 23 octobre doit obéir à un processus. Tribunal administratif, autres procédures et après, le 9 novembre, le Président de la République décrètera la création de la constituante, qui a son tour se répartira en commissions et y désignera le Président. Quant à l’actuel gouvernement, sa mission sera considérée comme finie ». Le Premier ministre insistera encore sur le fait « que l’ISIE est seule responsable de l’opération de vote », avant de terminer par un plaidoyer pro domo sur l’œuvre socio économique accomplie par son gouvernement (notamment avoir rétabli la sécurité er redynamisé l’économie), affirmé solennellement qu’il ne se succéderait pas à lui-même, et exhorté à nouveau ses concitoyens « à aller voter sans peur ». Ce qui sera effectivement le cas deux jours plus tard.

2.3 Les principaux partis en présence à la veille des élections

Etablir une géographie des partis tunisiens est une tâche difficile. La Tunisie en compte 110  au moment des élections. Certains datent de l’ère Bourguiba, quelques uns de l’ère Ben Ali, et la plupart ont été autorisés après le départ de ce dernier. Beaucoup sont des coquilles vides et sans doute ne survivront pas à ces élections ou bien fusionneront.

-a) Le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique) Pour mémoire. L’ancien parti de Ben Ali a compté  plus de deux millions d’adhérents (obligés pour la plupart). Il a été dissout définitivement le 28 mars. Mais certains de ses anciens partisans ont tenté de se recycler dans les nouveaux partis, et de peser ainsi sur la future Constituante (voir infra).

-b) Ennahda (la Renaissance) Une organisation fondée en juin 81 par des intellectuels inspirés par l’idéologie des Frères musulmans égyptiens, dont Rached GHANNOUCHI et Abdelfattah MOUROU, prend le nom de Mouvement de la tendance islamique (MTI), et se heurte immédiatement au pouvoir bourguibiste, tout en parvenant peu à peu à bénéficier d’un solide enracinement populaire dans tout le pays, grâce à l’implantation de réseaux d’entraide, et à une forte influence dans les mosquées. En février 89, le MTI se transforme en Parti du Renouveau (Hizb ennahda) abandonnant  toute référence religieuse dans son appellation pour se plier à la volonté du nouveau président Ben Ali, mais subit à son tour une longue et féroce répression, qui contraint ses principaux chefs, comme GHANNOUCHI, à l’exil. En 2005, Ennahda participe avec le PDP, le POCT, le FDTL et Moncef MARZOUKI, au mouvement du 18-Octobre qui vise à la restauration des libertés civiles en Tunisie. Dans le cadre de ce mouvement, Ennahda déclare adopter des positions libérales en faveur notamment de la liberté du culte, de l’égalité hommes-femmes et de la séparation entre la religion et l’Etat. Tout en demeurant interdit, Ennahda consolide une influence réelle, même si elle demeure difficilement quantifiable.

Le surgissement de la révolution sidère les dirigeants d’Ennahda, comme tous les autres responsables politiques, mais cette sidération ne dure pas, car ils peuvent mettre en œuvre avant toutes les autres formations politiques, un « plan B » de conquête méthodique du pouvoir basé sur une libéralisation politique en anticipant sur la détérioration de l’état de santé de Ben Ali. La voie choisie pour cette conquête, consistant à rassurer l’opinion intérieure comme l’opinion internationale, en se fondant autant que faire se peut dans la mouvance  démocratique et en cherchant à passer des accords avec les dirigeants de ces formations (voir ci-après). Il a donc confirmé son virage de cuti religieux pour se présenter comme un parti conservateur / libéral, le seul qui ait les « mains propres » et défende les intérêts des Tunisiens, tout en comptant sur son implantation et l’hégémonie de fait de son discours réintroduisant le religieux dans le discours politique..

GHANNOUCHI a été reçu officiellement par le Département d’Etat américain, et s’est engagé à ménager les intérêts américains, en leur donnant les gages attendus. Les USA envisagent donc son ascension avec sympathie, comme un moyen de contrer tout débordement postrévolutionnaire « anti-impérialiste ». L’Arabie Saoudite, les Emirats et …les USA financeront abondamment la campagne d’Ennahda.

-c) Le PDP (Parti démocrate progressiste)

Fondé en décembre 83 par l’avocat Ahmed Néjib CHEBBI, et légalisé en septembre 88, il participe à toutes les élections législatives de 89  à 99, mais boycotte celles de 2004 et 2009. Il n’a donc plus de représentation parlementaire. Son action est constamment surveillée et entravée par le pouvoir. Mais son attitude de résistance lui vaut un vrai prestige, d’autant plus que ses militants soutiennent activement le mouvement insurrectionnel  dès son surgissement. Cependant ce prestige va s’éroder d’abord  par la participation de Néjib CHEBBI aux deux gouvernements Ghannouchi I et II, ensuite par la libéralisation de son programme économique, inaugurant ainsi une véritable « course au centre » qu’imiteront la plupart des  autres partis d’opposition démocratique, ensuite dans son refus d’aller vers une alliance avec les autres forces démocratiques, du fait des ambitions personnelles nourries par Néjib CHEBBI qui se projette  déjà sur les présidentielles. Son opposition déclarée à Ennahda ne s’est jamais démentie. Les USA financeront également la campagne du PDP, lui permettant notamment de réaliser des clips politiques diffusés sur les TV tunisiennes.

-d) Ettajdid (le Renouveau) et le PDM

Après avoir été interdit en 1963, le Parti communiste tunisien (PCT), est à nouveau autorisé en 1981 par Bourguiba. En avril 1993, il décide de se transformer en mouvement Ettajdid, en abandonnant le communisme pour une ligne de centre-gauche, s’ouvrant ainsi aux sensibilités démocratiques et progressistes, tout en évitant une opposition frontale avec le pouvoir. Ettajdid est légalisé en septembre 93. Il obtiendra constamment quelques députés aux élections législatives (4 en 1994, deux avant la révolution). Une manière de refondation intervient en juillet 2007 à l’occasion du second congrès, où la direction s’ouvre à des personnalités indépendantes, ceci pour faire contrepoids à l’alliance du 18-Octobre (cf. supra). Le linguiste Ahmed BRAHIM devient premier secrétaire.

Lors des premiers jours de la révolution, Ettajdid, soucieux de ne pas perdre ses acquis, tarde à rejoindre le mouvement. Cela lui sera souvent reproché, comme sa participation aux deux gouvernements Ghannouchi. Il devient ensuite un des moteurs de la gauche démocratique et déploie de grands efforts pour fédérer les partis qui s’en réclament. Le 5 juin, est annoncée la naissance du Pôle démocratique moderniste (PDM) qui réunit autour d’Ettajdid,  huit (petites) organisations politiques, dont le Parti socialiste de gauche. Une dynamique s’enclenche autour du nouveau Pôle (qui sera le seul par exemple à mettre en œuvre une vraie parité), mai cela se révèlera très insuffisant. Les autres partis importants de centre gauche voudront jouer une autre partition.

-e) le FDTL (Forum démocratique pour le travail et les libertés) dit Ettakatol (le Forum)

Fondé en avril 94, par le Dr Mustapha BEN JAAFAR et reconnu en octobre 2002, le FDTL est dès l’origine une petite formation d’idéologie social-démocrate, qui a le statut d’observateur auprès de l’Internationale socialiste, et qui bénéficie d’un soutien appuyé de la part du PS français et du PSE. Le Dr BEN JAAFAR a créé la surprise en se présentant en 2009 contre BEN ALI, acquérant par là-même une certaine notoriété. Sa candidature ayant été invalidée, il appelle a voter pour Ahmed BRAHIM. Discrets durant les premiers jours de la révolution, le FDTL et son chef s’y rallient rapidement et BEN JAAFAR est membre du gouvernement Ghannouchi I. Il a le flair politique de s’en retirer au bout de quelques jours, et ne participe pas à Ghannouchi II. En février il appelle à la création d’un Conseil de défense de la Révolution. Opposé au report des élections à la Constituante, il ne cache pas son ambition pour la présidence de la République. S’il défend les acquis de la sécularisation tunisienne, il n’affiche aucune hostilité de principe à Ennahda , et négocie en sous-main avec lui et avec le CPR. Cette attitude mesurée lui vaut une audience en progrès dans les derniers mois précédant les élections.

-f) le CPR (Congrès pour la République)

La fondation du CPR est déclarée en juillet 2001, avec un positionnement de centre-gauche.. Son président est Moncef MARZOUKI, professeur de médecine à l’Université de Sousse et ancien président de la LTDH. Dès l’année suivante, le parti est interdit et ses dirigeants contraints à l’exil. En 2005, le CPR rejoint le Mouvement du 18-Octobre aux cotés d’Ennahda, du PDP et du POCT. A la chute de Ben Ali, les cadres exilés du CPR rentrent en Tunisie, et Moncef MARZOUKI annonce sa candidature à la prochaine élection présidentielle, ce que l’opinion publique tunisienne accueille alors plutôt fraichement. La légalisation du CPR intervient en mars. Seule formation à soutenir les manifestants de « Kasbah 3 »,  le CPR remonte la pente dans les sondages, recrute largement sur une ligne de centre-gauche, mais sans guère faire de mystère sur sa convergence avec Ennahda et Ettakatol. .

-g) le PCOT (Parti communiste des ouvriers de Tunisie).

Fondé en janvier 86, aussitôt interdit et pourchassé, ce parti survit dans la clandestinité, et ses militants subissent une très dure répression. Le PCOT adhère à la coalition du 18-Octobre. Son leader qui vit dans la clandestinité est Hamma HAMMAMI. Son épouse, l’avocate Radia NASRAOUI est un défenseur attitré des islamistes et même des salafistes. Le PCOT est partie prenante de la révolution dès son début, il est légalisé en mars, et Hamma HAMMAMI en devient le secrétaire général en juillet. Le PCOT mène une campagne active pour l’élection de la constituante, mêlant des prises de positions socialement radicales à un comportement d’allié objectif d’Ennahda.

-h) Diverses petites formations méritent d’être citées ( Ce choix est subjectif).

A gauche :

-Le PSG (Parti socialiste de gauche) petite formation issue du PCOT, est partie prenante du  PDM

-Le PTT (Parti des travailleurs de Tunisie), est issu d’une scission du FDTL. Il est très lié à l’UGTT,  et est un des rares partis à avoir proposé une remise en cause de l’article I de la Constitution (cf. infra).

-le MDS (Mouvement des démocrates socialistes), vieux parti social-démocrate vestige de l’opposition à Bourguiba, fondé en 1978, est reconnu par le pouvoir.

A droite :

-Al Moubadara (l’Initiative), présidé par l’ancien ministre Kamel MORJANE, il est une tentative pour recycler de façon ouverte une partie des cadres du RCD qui n’on pas été compromis dans la répression ou la corruption.

-Afek Tounes (Aspiration Tunisienne)  Parti à dominante de cadres, comportant des personnalités ayant été proches du RCD, mais décidées à tourner cette page et à voguer vers un libéralisme moderne et décomplexé.

-Deux petites formations écologistes : Parti vert, Tunisie verte.

2.4 Questions importantes évoquées avant les élections

-l’Article premier de la Constitution de 1959 et la sécularisation :

« La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain ; sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la république ». Ennahda s’est prononcé pour le maintien de cet article, qui fait de l’Islam la religion d’Etat. Seules deux petites organisations, le PTT et le mouvement Doustourna, ont proposé ouvertement d’abroger cette disposition. Les partis démocratiques de centre-gauche opposés à Ennahda opèrent, eux, un distinguo subtil entre séparation entre religieux et politique, qu’ils prônent, et séparation entre religieux et Etat, qu’ils rejettent…En d’autres termes ils réprouvent l’islamisme (d’Ennnahda) qui est un déversement plus ou moins violent de religieux dans le politique, mais ne revendiquent pas la séparation de la religion (musulmane) et de l’Etat. L’opposition à Ennahda, si déterminée et sincère soit-elle, ne repose donc pas sur la notion de laïcité telle que nous l’entendons, notamment en France, et qui n’est généralement pas bien comprise et moins encore acceptée, sauf par des cénacles restreints. On parlera plus volontiers de sécularisation. Mais de toute façon, les islamistes, « radicaux »ou non, auront beau jeu de traiter les partisans d’une certaine dose de sécularisation, d’athées, d’impies, et d’ennemis de l’identité et des valeurs arabo-musulmanes. Sur un tel terrain, quasi- idéal, cette stigmatisation « low-cost » se révèlera efficace.

-L’affaire « Nessma », quels qu’en aient été les vrais instigateurs, le montrera éloquemment :

Le 9 octobre, la chaine privée de TV Nessma programme le film « Persépolis » de Marjane Satrapi en dialecte tunisien, où l’islam est critiqué et surtout où Dieu est représenté sous des traits humains, ce qui est prohibé par les musulmans. Deux jours plus tard, des salafistes s’en prennent violemment aux locaux de la chaîne et au domicile de son propriétaire, et une polémique fait rage sur le net autour de cette « provocation » imputées aux milieux « laïques » (dans l’acception notée ci-dessus). GHANNOUCHI ne sera pas le dernier…Le propriétaire de Nessma, dépassé, fera publiquement amende honorable

-Autre question emblématique : les conditions de négociation et de mise en oeuvre du « Plan jasmin économique et social » adopté en septembre par le gouvernement. 30% des financements  dépendent de crédits extérieurs accordés à des conditions léonines, qu’aucune formation politique n’a été en condition de discuter. La souscription au Plan Jasmin a été actée au G8 du 28/05 à Deauville, et confirmé le 10/09 à Marseille. Un prêt de 500 millions d’euros a été accordé par la Banque mondiale à la Tunisie jusqu’en 2041, une semaine avant les élections.

3. Le déroulement des élections

De l’avis unanime, l’organisation de celles- ci a été  bonne. Dès avant l’ouverture, des foules se pressent devant les lieux de vote, des écoles principalement. Près de 90% des votants inscrits sont allé voter, auxquels il faut ajouter les non inscrits qui se sont décidés au dernier moment. Files impressionnantes. Attentes de plus de quatre heures. Même ceux qui viennent voter sans s’être inscrit auparavant  sont rapidement orientés vers le bureau de vote dont ils dépendent sur un simple appel téléphonique. Peu d’incidents (cas le plus souvent signalés: des pressions trop insistantes d’islamistes trop zélés, outrepassant les consignes de modération prodiguées par leurs responsables, et des cas de tentatives d’achats de votes, difficiles à prouver…)

C’est l’annonce des résultats qui va s’avérer problématique. L’ISIE avait annoncé une première estimation vers 3h du matin le 24 octobre. Il n’en a rien été le 24, ni le 25 .Les premiers résultats officiels ( pour 6 circonscriptions seulement) ont été donnés dans la soirée de mercredi 26 ! A cette heure, la victoire écrasante d’ Ennahda était connue de tous, comme la déconfiture des partis de centre gauche opposés à ce dernier…Les résultats complets n’ont été donnés par Kemal JENDOUBI que le 28 (cf. annexe). Restent encore les recours, finalement nombreux. Les résultats officiels définitifs sont annoncés pour le 9 novembre.

4. Les résultats

La victoire d’Ennahda était annoncée par tous les sondages. C’est son ampleur qui a donc surpris. Ennahda arrive largement en tête dans  toutes les circonscriptions, à une seule exception près, y compris à l’étranger. Il remporte 90 sièges, Le parti suivant (le CPR), n’en remporte que 30. Le système électoral, -la proportionnelle au plus fort reste-, a empêché Ennahda de rafler une majorité absolue des sièges, mais elle a favorisé un émiettement des formations ayant des élus : sur 24 listes, plus de la moitié (13) n’ont qu’un élu, 6 en ont entre 2 et 5, 3 ont entre 17 et 21. Les femmes représentent 24% des élus, grâce à une parité « optique ».

Mais il faut prêter attention à ce qui suit, et qui relativise tous les résultats :

Sur les quelques 7,57 millions de citoyens en situation de voter[1], il n’y a eu que 4,2 millions de votants, soit un taux de participation de 56% d’électeurs, et non 89,8%, chiffre qui a été martelé par tous les médias et qui se rapporte aux électeurs inscrits (55% du corps électoral potentiel).

Si Ennahda a réuni environ 35,7% des votants, ceux-ci ne représentent que 20% du corps électoral. Les autres forces élues représentent un petit tiers du corps électoral. Voilà qui relativise la légitimité des uns et des autres. (nota ces chiffres sont à vérifier !)

A l’enjeu majeur du scrutin tel qu’il est apparu (pour ou contre Ennahda ?), ce sont les anti-Ennahda qui ont été défaits. L’organisation, la détermination, l’implantation du parti islamiste –comparé à tous les autres- suffisait à faire la différence, mais elle n’explique pas toute l’ampleur du score final. L’influence conjoncturelle de l’affaire Nessma a joué son rôle, mais surtout, à mon sens, Ennahda, avec son discours bien lissé, a rassuré une importante partie de l’électorat, qui a tort ou à raison, s’est reconnu dans son discours médian, et y a vu le miroir de son identité, tandis que les partis anti-Ennahda ne sont pas apparus comme une alternative crédible.

Outre la demi-surprise du score très élevé d’Ennahda, la surprise de celui du CPR et le bon score d’Ettakatol, ce sont les résultats du parti « La Pétition populaire » (Al Aridha chaâbiya)  arrivé en 3ème position devant  Ettakatol, avec 26 sièges, qui ont créé l’autre surprise au sein du monde politique tunisien[2]. En effet cette formation était totalement inconnue avant les élections. Son leader est un milliardaire originaire de Sidi Bouzid installé à Londres, Hechmi HAMDI, propriétaire d’une télévision privée « Al Mustakilla », au passé complexe. Longtemps proche d’Ennahda, il a rompu avec ses dirigeants pour se rapprocher de Ben Ali, qu’il a soutenu jusqu’aux derniers jours. Il a mené une campagne à la fois  populiste et farfelue, mais qui a « accroché » auprès de nombreux Tunisiens. Cependant de nombreuses irrégularités ont marqué sa campagne, conduisant l’ISIE à invalider 6 des députés élus sur cette liste, et ramenant celle-ci à la 4ème place, avec 19 élus. Dernier rebondissement, Hechmi HAMDI décidait à la suite de ces invalidations, de retirer purement et simplement sa liste. Si cette option était retenue par la Constituante, 19 sièges devraient être re-répartis entre les autres listes… En attendant, des émeutes ont éclatés à Sidi Bouzid en signe de protestation contre l’ invalidation frappant la liste de l’enfant du pays, et contre… la permanence d’Ennahda.  Décidemment HAMDI apparaît comme un pêcheur en eaux troubles.

Les partis progressistes sécularistes du centre- gauche, sont bien les grands vaincus de ces élections. Encore le PDP échappe-t-il au désastre absolu. Avec  ses 17 élus, il arrive en 5ème position. Sa défaite doit s’apprécier à l’aune de ses espérances, au début de la campagne, quand il était donné en seconde position.

Le PDM, malgré une belle campagne couronnée par un grand meeting dans la banlieue de Tunis le dernier jour, mais commencée trop tard, subit une cuisante défaite en ne remportant que cinq sièges, dont un en France avec la féministe Nadia CHAABANE.

Les dirigeants des deux formations ont clairement reconnu leur défaite au cours de  conférences de presse tenues avant même la proclamation des résultats définitifs.

5. Premiers enseignements

Outre la façon progressive et étalée dans le temps, avec laquelle les résultats nous sont parvenus, les grandes lignes de l’après-élection ne se dévoilent que peu à peu, en particulier les alliances et les repositionnements qui vont intervenir parmi les formations politiques. Tentons néanmoins de dégager quelques idées-forces.

a) Un rappel tout d’abord : L’élection de la Constituante tunisienne, est la première élection démocratique et libre dans le monde arabe, et la parité, bien que biaisée (peu de femmes étaient en têtes de liste), a fait l’objet d’un consensus général, qui ne sera pas remis en cause..

b) Cette élection libre et démocratique, issue de la première révolution du « printemps arabe »,  a donné la victoire à une formation qui se réclame explicitement de l’héritage des Frères musulmans, donc de l’islamisme. C’est la seconde mort du bourguibisme et du benalisme réunis. Cette victoire très nette est porteuse d’inquiétudes légitimes quand aux avancées obtenues en Tunisie de longue date, notamment en matière de droits de la femme.

c) Cependant, le parti islamiste Ennahda, s’il devient dominant et incontournable dans la vie politique tunisienne, n’exercera pas un pouvoir absolu et sans garde-fous. Nous venons de constater, que même si son discours se donne comme hégémonique, sa légitimité apparait très relative et lui interdit en fait de remettre en cause les fondements du pacte social tunisien et de ses singularités culturelles. GHANNOUCHI s’est montré rassurant à ce sujet, même si plusieurs discours peuvent coexister au sein du parti , et si les menées violentes des groupes salafistes n’y sont pas dénoncées comme elles le devraient. Rappelons qu’à la veille des élections, il s’était fait menaçant face à de fictives manipulations électorales, indiquant qu’il se tenait prêt à appeler à descendre manifester dans la rue, si elles devaient intervenir.

d) Si Ennahda et ses alliés potentiels sont majoritaires, c’est qu’ils ont su exprimer mieux que les autres courants politiques, et notamment les partis démocratiques du centre-gauche, l’identité nationale et le sentiment d’appartenance à la Oumma musulmane. Il est important pour les formations de la gauche radicale en Europe, d’intégrer cette réalité, susceptible de se représenter dans d’autres pays de la région, en transition vers des régimes démocratiques.

e) Inversement, le PDP, et plus encore le PDM n’ont guère convaincu au-delà de la moyenne bourgeoisie moderniste, et ce sont ces deux formations qui se retrouvent relativement isolées face aux appels à l’union nationale émanant notamment des trois formations arrivées en tête : (ENNAHDA, CPR et Ettakatol). L’une et l’autre formation ont reconnu leur défaite et s’apprêtent vraisemblablement à constituer le noyau d’une future opposition à la majorité constituée autour d’Ennahda. On devrait savoir assez rapidement si cette hypothèse se confirme. En attendant, « la course au centre » a sans doute trouvé ses limites, et c’est à une refondation de gauche, mieux à même de représenter les aspirations des couches populaires défavorisées,  qu’elles doivent s’atteler sans délais.

e) les questions socio-économiques, assez absentes durant les élections, vont rapidement revenir au premier plan, tant la situation de la Tunisie est préoccupante à cet égard. Un grand débat sur  le modèle de développement à adopter, et les modalités de sa mise en application s’avère urgent et attend le prochain gouvernement.

A.B.

ANNEXES

A. Rappel des principales dates de la  révolution

17/12/10 Mohamed Bouazizi s’immole par le feu à Sidi Bouzid, déclenchant des manifestations qui vont en s’amplifiant

8-9/01/11 La police tire dans la foule à Kasserine : plus de 20 morts. Les émeutes gagnent Kairouan (centre)

11/01 premiers affrontements à Tunis et sa banlieue

13/01/11  L’armée investit Tunis.

14/01/11 Ben Ali s’enfuit en Arabie Saoudite. Le Premier ministre Mohamed GHANNOUCHI se déclare président par intérim.

15/01 Le Conseil constitutionnel destitue officiellement Ben Ali, et proclame le président du Parlement Fouad MEBAZAÂ, Président de la République par intérim.

17/01 Mohamed GHANNOUCHI forme un gouvernement d’union nationale avec des personnalités de l’opposition, mais aussi des membres du RCD. Les manifestations reprennent. Plusieurs ministres de l’opposition démissionnent. Gouvernement GHANNOUCHI II.Des élections pluralistes sont prévues dans six mois.

Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre auraient fait219 mort et 510 blessés.

20/01 Le Gouvernement annonce une amnistie générale, permettant le retour de personnalités exilées (Rached GHANNOUCHI (Ennhda), Moncef MARZOUKI etc…

23/01 La « caravane de la liberté », partie du centre du pays, demande la démission du gouvernement des caciques de l’ancien régime.

25-27/02 Manifestations à Tunis réclamant la démission du gouvernement.

27/02  Démission du 1er ministre Mohamed GHANNOUCHI. Il est remplacé par Béji CAÏD ESSEBSI, avec un gouvernement remanié.

03/03 L’élection d’une Assemblée constituante est annoncée pour le 24 juillet 2011.

15/03 La Commission supérieure de la réforme politique, présidée par le juriste Yahd BEN ACHOUR, et le Conseil de défense de la révolution fusionnent pour laisser place à la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la Révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, composée de 155 membres et présidée par Yadh BEN ACHOUR.

18/04 Création de L’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), présidée par Kamel JENDOUBI.

06/06 Le Premier ministre annonce le report des élections au 23 octobre.

15/07 les forces de l’ordre dispersent les manifestants de « Kasbah 3 »

15/09 « Déclaration de processus de transition » signée par 11 partis

01-21 Campagne électorale

23/10 Election de l’ANC.

28/10 Résultats complets

B. Résultats des élections à l’Assemblée nationale constituante au 28/10/11

Ennahda : 90 sièges (41,47%)

CPR : 30 sièges (13,82%)

Ettakatol : 21 sièges (9,68%)

Pétition populaire : 19 sièges (8,76%) ; initialement 26 sièges, 6 invalidations

PDP : 17 sièges (7,83%)

PDM : 5 sièges (2,3%)

El Moubarada (l’initiative) : 5 sièges (2,3%)

Afek Tounes (Aspiration tunisienne ) : 4 sièges (1,84%)

El Badil Etthaouri (PCOT) : 3 sièges (1,32%)

MDS : 2 sièges

Mouvement des patriotes démocrates : 2 sièges

 

Les listes suivantes obtiennent un siège chacune :

Parti culturel unioniste de la nation (el Oumma)

Mouvement du peuple

Parti libéral maghrébin

Liste l’indépendant

Liste la voix de l’avenir

L’union patriotique libre

Anidhal progressiste

Anidhal social

Parti justice et équité

Liste pour un front patriotique tunisien

Mouvement du peuple unioniste

Liste la justice

Liste fidélité aux martyrs

 


[1] Les militaires, les policiers et les douaniers (sic) étaient exclus du vote.

[2] Mais ce type de percée politique populiste est certainement appelé à se répéter dans d’autres pays, vu l’évolution des conditions de la communication « moderne ».

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Crise de l’Euro: comment se créent les situations révolutionnaires?

CRISE DE L’EURO : COMMENT SE CREENT LES SITUATIONS REVOLUTIONNAIRES ?

 

 

Si l’on ramène la situation européenne à l’essentiel, on parvient au constat suivant :

  1. pour faire fonctionner hôpitaux, écoles et autres service publics, pour distribuer des aides sociales de dernier secours à des populations en train de basculer dans la plus totale précarité, des Etats (quelles que purent être leurs errements  budgétaires passés, d’ailleurs largement liés à la volonté de détaxer la richesse, et largement produits par le mécanisme même de la construction européenne et de l’Euro lui-même) sont contraints  d’emprunter auprès des banques et opérateurs financiers aux taux usuraires de 6, 7 % et plus. On a bien affaire à des pratiques d’usure des plus traditionnelles, c’est-à-dire à des prêts à des taux qu’en aucun cas l’emprunteur ne peut supporter pour retourner ensuite à la viabilité.

 

  1. Ce véritable nœud  coulant passé au cou des Etats et par là, des peuples, a pour origine une abominable déformation des mécanismes de la création monétaire. D’un côté, la loi française de 1973, puis l’article 104 du traité de Maastricht interdisent aux banques centrales de prêter en compte courant aux Etats.  De l’autre, la même banque centrale alimente de manière quasi illimitée en liquidités les banques commerciales, au taux infime de 1% en moyenne sur les dernières années, lesquelles utilisent ce volant pour démultiplier les crédits aux opérateurs de la pure finance, engendrant ainsi une bulle spéculative qui est à l’origine à la fois des écroulements de type de celui de 2008 et de la puissance récurrente des marchés financiers.

 

  1. Ces mêmes banques ont utilisé ces facilités pour conférer à leurs bilans – engagements et créances – une taille absolument gigantesque, qui ne sont que des montagnes d’actifs plus ou moins douteux, de produits dérivés approximatifs, d’instruments de pure spéculation ; le moindre soubresaut des marchés boursiers et d’autres marchés tels que ceux des produits dérivés  entraînent des pertes gigantesques qui, remontées au passif après passation des provisions pour dépréciation font fondre les fonds propres desdites banques. Compte tenu de leur taille et du fameux « risque systémique »,  les Etats ne peuvent que les recapitaliser, s’endettant plus encore auprès des mêmes secteurs financiers pour ce faire.

On est donc dans une situation de spoliation à grande échelle des centaines de millions d’hommes par une mince corporation d’entreprises prédatrices de la pure finance, dont la logique est d’enserrer ces peuples dans un noeud coulant qui ira se resserrant progressivement et sans que la fin puisse s’entrevoir, à moins que les dits peuples ne coupent la corde.

Couper la corde, ce serait :

-          Permettre aux Etats de s’alimenter en liquidités, soit en compte courant auprès de la BCE, soit par l’intermédiaire de banques publiques d’investissement qui seraient alimentées par la BCE. Bien entendu cet accès devrait se faire de manière collectivement encadrée et contrôlée, et devrait être consacré prioritairement au financement des investissements de productivité et d’innovation. Et ce n’est certes pas la panacée, si l’affaiblissement de l’appareil productif européen résout une trop grande création monétaire en inflation. Mais c’est dans les conditions présentes, la condition indispensable, irremplaçable d’une sortie de crise ;

 

-          Restructurer radicalement les dettes publiques existantes, qui n’ont grossi qu’à raison des abus de pouvoir de la finance et opérer la  conversion forcée de tous les titres de la dette publique des Etats européens : les détenteurs devraient remettre leurs titres  à un fonds qui les admettrait en échange de bonds européens, émis à des taux soutenables ; il faudrait aussi, dans doute,  pratiquer à l’échelle européenne l’emprunt obligatoire ;

 

-          Rétablir un contrôle public sur les établissements financiers et purger leurs bilans qui sont par eux même une menace gravissime d’instabilité du système économique.

 

Ces solutions ne sont pas révolutionnaires ; elles ne visent même, en un certain sens, qu’à  sauver le système. Elles s’inspirent de précédents historiques. Elles sont seulement les solutions objectivement nécessaires, que l’approfondissement de la crise rendra inéluctables. Mais le système institutionnel européen, enserré dans des traités iniques et saturés d’une idéologie en échec, est devenu autiste aux exigences du moment, par intérêt ou par aveuglement, peu importe. Il s’arc-boute pour ne pas prendre les décisions qui s’imposent.  Le refus obstiné de l’Allemagne de permettre à la BCE de dénouer ainsi le nœud coulant passé au cou des Etats et des peuples n’est pas seulement une marque d’égoïsme et d’aveuglement caractéristique d’un certain prussianisme ou d’une étroitesse rhénane qui n’a rien appris de l’histoire. L’obstination française à défendre le système bancaire et à freiner sa restructuration radicale en est une autre. Ce sont ces fautes qui réunissent les ferments révolutionnaires de l’effondrement de l’Europe et lui promettent plusieurs décennies de soubresauts chaotiques.

 

C’est ainsi qu’on aura ruiné une belle idée, l’Europe, et un riche continent, berceau de l’histoire mondiale contemporaine.

 

C’est ainsi qu’on aura créé une situation révolutionnaire : quand des coteries gouvernantes se révèlent incapables de prendre les décisions mêmes qui, au fond, assureraient la survie d’un système en mettant simplement un terme à ses abus les plus criants, la sortie de crise n’est possible que par l’irruption des solutions radicales que les dispositifs institutionnels ne permettent pas de faire naître. Les changements ne peuvent dès lors provenir que de situations de fait, installées par la fureur populaire ou de gouvernements en rupture de la légalité européenne.

 

Cercle Archimède, 18 novembre 2011

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L’EURO, D’UNE CRISE L’AUTRE (2)

L’EURO D’UNE CRISE L’AUTRE (2)

Notre éditorial, au moment du sommet européen du 17 juillet dernier, donnait rendez-vous pour le prochain épisode d’une crise que la direction européenne ne comptait soigner que par des cosmétiques. Le récent sommet du 25 octobre, et la décision du premier Ministre grec de soumettre les décisions de ce sommet à référendum sont cet  épisode, qui en annonce évidemment d’autres.

Le sommet du 25 octobre, tout d’abord. On a, une fois de plus,  lâchement choisi de soigner les épiphénomènes du mal européen, non les causes. Les épiphénomènes :

a) l’incapacité définitive de la Grèce à honorer sa dette dans un contexte de récession économique en grande partie  provoquée par les mesures qu’on lui a imposées : par l’effacement de 50 % de celle-ci ;

b) l’envolée des marchés secondaires de la dette souveraine (CDS etc..) :  par les interventions du FESF ou, comme cet été, les achats par la BCE de titres des dettes espagnoles et italiennes ;

c) la défiance des fonds anglo-saxons à l’égard des banques européennes : par  la pérennisation des mécanismes mis en place par la BCE pour assurer la liquidité des banques commerciales et notamment leur alimentation en dollars,  et les doutes sur leur solvabilité, au regard du gonflement effarant de leurs bilans (non corrigé depuis 2008 et l’époque de la folle finance) et de leurs engagements hors bilan :  par l’obligation qui leur est faite de se recapitaliser  dans une proportion homéopathique.

Une fois de plus, on a soigneusement évité de s’emparer des causes :

a) une construction économique fondée sur la mise en concurrence généralisée des Etats, des peuples, des économies ;

(b) sous l’égide d’une monnaie trop forte qui ruine la plupart des industries traditionnelles au profit d’une seule puissance industrielle, l’Allemagne. Cette monnaie unique, instrument de déséquilibre structurel entre régions, joue d’autant plus ce rôle que, simultanément, le «  marché unique »  européen est ouvert à tous vents (la monnaie unique, comme l’histoire le montre abondamment, ne pourrait parachever l’unification interne du marché et favoriser les respécialisations adéquates  que si existaient les protections adéquates aux frontières) ;

c) un système financier paralysé par les dogmes monétaristes : impossibilité de mobiliser les leviers du financement public par un accès direct et contrôlé des Etats aux ressources de la BCE pour financer les investissements du futur ;

(d) l’absence d’efforts pour la «  recontinentalisation » de la dette souveraine européenne, puisque l’on va au contraire institutionnaliser la détention de cette dette par la Russie et la Chine !!;

(e) le rejet irresponsable des ressources potentielles d’une politique keynésienne dans un espace où l’épargne intérieure est surabondante et les risques d’inflations limités, et où on continue à émettre une monnaie qui reste imperturbablement à des niveaux de parité insolents ;

(f) l’absence de synergies économiques, d’instruments collectifs d’investissement, de politiques industrielles communes, comportant le choix de secteurs d’excellence et la mobilisation des moyens nécessaires ;

g) une politique économique fondée sur la sauvegarde de la valeur des actifs accumulés, et non leur dévalorisation par une politique active d’investissement, autrement dit, une politique économique de rente.

Tout cela n’est évidemment pas la fin de la crise : les étapes suivantes : attaques spéculatives sur les banques – certes occasion rêvée pour les Etats, s’ils voulaient bien, de les nationaliser ; attaques spéculatives sur la dette souveraine de l’Espagne et de l’Italie, puis de la France, histoire de «  tester » les mécanismes du FESF, et de démontrer son impuissance, etc.

Comme les précédents, ce pseudo-plan réunit les conditions des épisodes de crise ultérieurs, en accentuant clairement l’obligation faite aux Etats de  généraliser les mesures de ponction sur les revenus des masses populaires, dans un contexte de récession et après trois décennies de déformation continue de la distribution des revenus en faveur des plus riches remet au centre l’antagonisme entre ces grandes masses et la gouvernance européenne.

Les milieux dirigeants de l’Europe utilisent la crise actuelle pour imposer l’idée qu’il faut «  plus de gouvernance » de la zone Euro, plus de fédéralisme ou en tout cas plus d’intergouvernementalité. La crise leur sert à l’évidence de prétexte pour accentuer la dépossession des peuples qui est la marque fondamentale de la construction européenne depuis ses origines.  Cette tentative ne peut qu’accélérer l’exacerbation de l’antagonisme fondamental entre la grande masse des populations européennes et l’oligarchie financière et politique.  Il ne nous faut certainement pas plus de gouvernance et de fédéralisme pour poursuivre cette politique là, la politique de traités viciés dès leur origine. Il faut sans doute renégocier les traités, si cela est encore possible, mais certainement pas dans ce sens là.

Comment souvent dans les grandes crises, vient le grain de sable qui grippe les plans ourdis par les oligarchies régnantes. En l’espèce, ce pouvait être la décision du premier ministre grec de soumettre à référendum populaire l’acceptation du «  plan »  du 25 octobre. Quel que soit le degré de manœuvre qui présidait à cette décision, le degré de dégénérescence des élites européennes fut mesuré par l’indignation qui les a saisies à cette annonce. Consulter le peuple, quelle indécence ! On ne saurait rêver meilleure illustration des fondements réels d’une construction européenne qui finit par donner les mauvais fruits qu’elle recèle depuis ses débuts, par les racines même qui l’ont établie : le contournement des processus démocratiques (voir notre texte : L’Europe, l’Euro, la crise).

La  question pertinente, dans cette situation, n’est plus de savoir  si la crise européenne est inévitable ou non : elle est en cours, elle va s’approfondir. C’est de savoir si les populations européennes auront les ressources pour impulser des alternatives communes ou si elles seront rejetées dans l’enfermement d’une histoire que l’on a voulu effacer, mais non surmonter.

On  ne peut enfin détacher son épisode européen de la crise économique et financière globale. Trois ans exactement après la première crise financière de 2008, aucune des réformes de la sphère financière – dont la nécessité avait pourtant été pointée dès la réunion du G20 à Pittsburg, en 2009 – n’a été réalisée : séparation des activités de marché et de dépôt/crédit chez les banques, ou cantonnement des fonds propres réservés à chacune de ces activités, interdiction des activités de marchés financées par la transformation, interdiction des paris directionnels et sévère encadrement des transactions sur produits dérivés, mise au pas des agences de notation, dégonflement des bilans bancaires, contrôle drastique des hedges funds et de la finance de l’ombre en général, éradication des paradis fiscaux, interdiction des ventes à découvert, révision des circuits de transmission de la création monétaire. Rien, rien, absolument rien n’a été fait.

Au lieu de cela, on s’est contenté de redresser les thermomètres – tels ce FESF ou les « politiques non conventionnelles » de la BCE, qui n’ont pour objet que de faire tomber la fièvre des anticipations destructrices des « marchés » (i.e. des organismes qui ont la spéculation pour seul métier), et on continue d’amuser la galerie avec les discussions perpétuelles sur les effets «  procycliques » des réglementations prudentielles ou la dissymétrie des régulations applicables aux banques et aux assurances. Tous les gouvernants de l’Occident en sont responsables. Mais, de tous les gouvernements ou instances dirigeantes du monde, c’est l’aréopage européen  qui est le plus inerte, le plus inconsistant. Minable  impuissance seulement, ou criminelle soumission aux plus avides secteurs du capital financier ? Dans l’un ou l’autre cas, ils méritent l’opprobre.

A cette indécente dépendance à l’égard du capital financier, dont Obama, Trichet et Sarkozy donnent le plus accablant exemple, il faut ensuite ajouter les égoïsmes nationaux de chacune des oligarchies mondiales : l’allemande, qui tire sans vergogne tous les avantages d’une création qu’elle a imposée, l’Euro, sans accepter de prendre la responsabilité de ses conséquences et de ses remèdes nécessaires, et qui, en accord avec la française, fait tout pour reculer le moment de la prise de contrôle public des banques. La chinoise, décidée de continuer à surexploiter son peuple pour accumuler les balances dollars qui seront l’instrument de sa future puissance mondiale.  L’anglaise, qui a introduit dans l’Europe les pires des vices qu’elle transporte dans le monde, partout ou elle passe. La française, tout aussi repoussante,  qui porte l’hypocrisie politique à des niveaux rarement atteints, toute  entière dévouée à la défense des grands groupes qui dépècent la richesse français depuis des décennies.

L’indignation qui sourd dans tous les pays du monde est le ferment du futur ; les indignés doivent apprendre à ne pas faire que dénoncer, que distiller des plaintes ou des imprécations.  L’indignation ne fait pas une politique ni ne définit un modèle social. Mais elle est la condition indispensable, le moteur des évolutions historiques. C’est pourquoi les premières pousses de ce mouvement d’indignation générale contre des oligarchies faillies, asservies aux intérêts les plus avides et les plus indécents, sont de la plus haute importance.

La contradiction fondamentale des sociétés développées est celle entre intérêts particuliers d’oligarchies que l’idéologie du libéralisme a libérées de tout principe et de tout scrupule et intérêt général des sociétés, entre politique de profit sans borne et politique de service public, entre court termisme et protection du long terme. Nous entrons dans la phase aigüe de cet antagonisme. L’émotion et la lutte des peuples européens rencontre celle du peuple américain, qui sait l’impunité dont ont bénéficié les responsable du cataclysme des subprimes ; celle du peuple chinois, qui supporte de moins en moins la domination d’une oligarchie politique génétiquement totalitaire et confondue avec une classe d’affairistes de la pire espèce ; celle des peuples arabes, qui dominent la fatalité d’un  prétendu destin. De leur union dépendent les grands changements du système économique mondial que la crise globale rend absolument indispensables.

Cercle Archimède, 29 octobre 2011

 

 

 

 

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Biens et services publics

 

BIENS ET SERVICES PUBLICS (v.29.11.2011)

  1. I. Biens privés, biens publics. Comment tracer le cercle des biens publics ?
  • L’imposture néo-libérale
  • Biens publics par nature, biens publics par décision
  • Révision périodique du périmètre des biens publics

  1. II. Propriété, production, allocation  des biens publics
  • Les grands arbitrages
  • Les formes de propriété
  • Monopole public ou multiconcessions
  • Gestion directe ou gestion déléguée
  • Gratuité ou paiement par redevances d’usage
  • Gestion des situations de congestion, de saturation, d’épuisement
  • Obligations de service public

  1. III. Régénérer les services publics ?
  • Repousser les attaques juridiques et politiques contre les services publics liés à la construction communautaire
  • Régénérer la gestion des services publics
  • Protéger le caractère non marchand de ces deux services publics que sont l’Education Nationale et l’hôpital public, rénover également leur direction et leur gestion dans le sens d’un meilleur accomplissement du service

  1. IV. Sanctuariser et développer les grands systèmes d’assurance collective
  • L’assurance maladie
  • Le système des retraites
  • La dépendance

  1. V. La propriété intellectuelle
  • Les enjeux
  • Le droit d’auteur
  • Le brevet d’invention

  1. VI. L’environnement comme bien public
  • Omniprésence des menaces
  • Mobilisation des instruments


  1. I. Biens privés, biens publics. Comment tracer le cercle des biens publics ?

1.1. L’imposture néo-libérale.

L‘une des questions capitales du temps actuel est : comment tracer la limite du marché, quels sont les biens qui ne peuvent et ne doivent devenir propriété privée et marchandise ? Plus précisément, la limite à tracer est double : une première interdit à un bien de devenir propriété privée et marchandise ; la seconde lui interdit seulement d’être vendu d’une manière ordinaire, comme n’importe quel bien marchand, ou alloué par de simples mécanismes de marché, même s’il l’est néanmoins contre un prix, un péage ou une redevance. Dans l’un et l’autre cas, ces barrières résultent de choix collectifs et délibérés.

 

Le terrorisme intellectuel du néo-libéralisme cherche à habituer les populations à l’idée qu’il n’existe aucun bien qui ne puisse devenir ben privé et marchandise ; pis encore, que seule l’exploitation privée et les échanges réalisés sur un marché garantissent une gestion rationnelle et économe des biens de toute espèce et permettent de combattre  mésusages et gaspillage, dans un contexte de rareté : parce qu’avec le prix établi en référence au coût marginal de production, elle stimule la production et évince les consommations inefficaces. Tandis que, toujours selon cette même apologie,  propriété publique et service public équivaudraient comme par nécessité à gaspillage, inefficacité, irresponsabilité, déficit, non reproduction et que la gestion publique  ne saurait traiter la rareté que par le rationnement et l’arbitraire d’une bureaucratie qui se substituent aux gens pour déterminer ce que sont leurs besoins.

 

Il y a là une quadruple imposture. La première, consignée dans l’idéologie des traités européens, consiste à rechercher les activités humaines  qui seraient économiques «  par nature » et à décréter que l’ensemble de ces activités doit être exercé par des entreprises et être soumis sans restriction aux règles du marché et de la concurrence. On se réserve par là la possibilité d’une extension indéfinie du champ de l’économie, « donc » de celui du marché, « donc » de celui de la concurrence, et ainsi de réduire indéfiniment le champ de l’intervention légitime de l’Etat, et plus généralement, de la collectivité entant que telle. Ne seraient ainsi publiques « par nature » que les activités spécifiquement gouvernementales, comme la production législative  ou le maintien de l’ordre ; mais toute activité pouvant s’analyser comme ayant un coût, comme consommatrice de moyens, pourrait, un jour ou l’autre, être considérée comme susceptible de devenir une marchande et donc comme devant le devenir, dès qu’un agent économique le demande : ainsi en serait-il, par exemple, des services de santé, des assurances collectives et de l’éducation[1].

 

La seconde imposture est de dissimuler qu’il n’y a aucun bien ou service qui soit marchandise «  par nature », car le statut de marchandise suppose l’institution d’un droit de propriété et la reconnaissance légale de la possibilité d’échange marchand. Dans un état de droit, aucune appropriation privative ne crée par elle-même de situation juridique de propriété.  Et seule l’existence d’un droit de propriété confère à certains biens la possibilité d’être échangés contre d’autres. Le fait que des droits de propriété puissent être attribués au premier occupant, à celui qui s’en empare de force ou même à celui qui le valorise, l’extrait, le cultive, ne peut dissimuler qu’au fondement d’une telle situation réside une décision politique, l’instauration d’une norme juridique. Le marché lui-même est une institution, la marchandise est un statut. Le fait d’une appropriation privative juridiquement consacrée ne peut empêcher de réfléchir à la nature des biens considérés, à leur rôle social, à l’intérêt qui peut s’attacher à ce qu’ils soient appropriés, produits, alloués d’une autre manière que par des propriétaires privés.

 

Jumelle de cette seconde imposture, la troisième consiste à nier l’empire de la décision collective et politique, qui peut déterminer quelles sont les limites du marché et de quelle façon certains biens doivent être alloués. Les premiers auteurs libéraux eux-mêmes savaient pourtant qu’il y a des biens publics par décision, des biens publics « moraux » comme disait l’économiste  Walras : ceux que la communauté politique décide de rendre accessibles selon d’autres modalités qu’une simple répartition par le marché et par le prix, qui subordonne l’accès à la rareté relative du bien et à l’aisance relative de l’usager. Ces biens sont rendus accessibles à tous à des conditions raisonnables (qu’ils soient alloués gratuitement, c’est-à-dire financés par l’impôt,  ou distribués contre des  redevances d’usage établies d’une manière particulière), parce que leur usage est considéré comme un élément essentiel de la citoyenneté et de la participation à la vie de la nation. Les conditions d’accès à ces biens ou services ne doivent donc pas être déterminées par les mécanismes de marché. Ces auteurs avaient donc anticipé les intuitions réformatrices qui ont conduit, à la fin du XIXè siècle, à la création des services publics. Tous les grands réseaux sont dans ce cas, précisément parce qu’ils relient. Les grands services de réseau comme le téléphone, les postes, la fourniture d’énergie, les transports ferroviaires routiers ou maritimes ont été  été à un moment ou un autre, considérés comme services publics. Nombre entre eux méritent encore de l’être.

 

En quatrième lieu, ce magma idéologique tend à oblitérer  qu’il y a au contraire des biens et des services qui sont publics par nature, avant de l’être par décision. Les économistes ont depuis longtemps discerné que certains biens présentent, par rapport aux biens ordinaires, certaines différences spécifiques qui tiennent, soit au fait que leur usage ne place pas les hommes en situation de rivalité, soit au fait que subordonner leur usage à l’acquittement d’un prix est impossible.  En croisant ces deux caractéristiques, ils ont identifié plusieurs catégories de biens publics.  Ils ont montré que l’appropriation privée de tels biens serait soit impossible, soit profondément nuisible à la satisfaction collective, ce que les économistes retiennent en général comme constituant une priorité. Et considérant la possibilité objective de traiter certains d’entre eux, alternativement, comme des biens privés ou comme des biens publics, ils ont, implicitement ou explicitement reconnu la place que tenait à cet égard la décision politique.

 

Cette question du caractère public de certains biens précède celle des formes que doit revêtir leur propriété et celle des alternatives quant à leur mode de gestion. C’est par là qu’il faut donc commencer : nous retiendrons seulement que s’agissant des biens privés, ils ne sont pas jamais par nature, avant de l’être par décision ; et quant aux biens publics, que certains, avant de l’être par décision, le sont par de puissantes considérations tirées de leur nature.

 

1.2. Biens publics par nature, biens publics par décision

On peut, en suivant cette logique, distinguer plusieurs catégories de biens publics, en ajoutant que l’appartenance de certains de ces biens à l’une des catégories n’est pas exclusive de leur appartenance à une autre : 1) ceux qui ont le caractère de donnés-là, produits d’aucun travail humain ; 2) ceux qui ont la caractéristique d’être produit d’un seul coup, pour tous les usagers en même temps ; 3) ceux dont l’usage n’est pas exclusif ou rival ; 4) ceux qui ont le caractère de monopole naturel ; 5) ceux dont l’usage ne peut pas être réglé par l’acquittement d’un prix ; 6) ceux qui ont le caractère de publics « moraux », pour reprendre l’expression du grand économiste Léon Walras.

 

1.2.1. Biens publics « par nature » de premier ordre.  La première catégorie regroupe tous les biens dont l’usage nous est donné non par un quelconque travail humain, mais par la nature elle-même : la lumière du soleil, l’air ambiant, l’eau produite par nos sources et nos glaciers, les ressources du sol et du sous-sol, les mers, les fonds marins et leurs ressources minérales, végétales et animales, l’espace atmosphérique et plus lointain, l’éther habités de toutes ses propriétés physiques (phénomènes corpusculaires ou ondulatoires), en particulier le faisceau hertzien, les espèces vivantes dans leur totalité,  leur patrimoine génétique, les propriétés utiles des substances naturelles de toutes sortes. Certains d’entre eux peuvent faire l’objet d’une appropriation privative, par la simple prise de possession ou par un acte de violence ou de force légale : droit du premier occupant, droit de l’exploitant, etc. Ainsi les biens qui sont de toute nécessité publics, car constituant un patrimoine de l’humanité, courent déjà le plus grand danger d’être retirés à l’usage commun, alors que le besoin de tels biens est le plus grand de tous. Le fait que certains de ces biens doivent être protégés par l’effort humain ou renouvelés par des soins particuliers, ou qu’ils ne puissent être exploités qu’au prix d’un labeur humain, ou encore le fait que d’autres soient menacés d’épuisement et doivent faire d’une « économie » particulière, en raison de leur rareté, impose sans doute des modes de gestion particuliers, mais ne peut rien retirer à leur essence de biens publics. L’environnement, dans l’acception la plus vaste de ce terme, c’est-à-dire l’ensemble des conditions dans lesquelles se reproduit et se développe la vie humaine, animale, végétale, constitue un bien public par essence car, naturel ou déjà façonné par le travail humain, il est produit pour tous en même temps et tous en jouissent ensemble. Le fait de laisser certains polluer cet environnement, le dégrader, le laisser dans un état pire que celui dans lequel ils l’ont trouvé, sans devoir en acquitter le surcoût, monétaire ou par la voie de travaux de restauration en nature constitue une appropriation privative de ce dernier, donc un danger de première importance. Protéger l’environnement sur le plan matériel, c’est préserver son statut de bien public sur le plan juridique. Ce sont les deux faces inséparables du même effort.

 

1.2.2. Biens publics par nature de second ordre (biens d’offre indivisible). La seconde catégorie regroupe des biens qui sont le produit de l’effort humain, mais ne peuvent être produits qu’en une seule fois, donnés aux usagers «  en bloc » sans que l’on puisse distinguer la part d’usage qu’en prend chacun des individus : ainsi la sécurité publique, la défense nationale, la santé et l’hygiène publiques, sont des biens publics, produits par un effort collectif au profit de tous simultanément. Le sont également tous les environnements aménagés pour faciliter  l’existence des hommes, les agglomérations en tant que telles, les contextes créés par décision ou spontanément, qui facilitent les échanges entre les hommes (concentrations industrielles, pôles de recherche, zones commerciales), qui sont des biens sans valeur, radicalement inappropriables par quiconque en particulier et mis à la disposition de tous simultanément, à qui ils procurent nombreux bienfaits et utilités.

 

1.2.3. Biens non exclusifs ou «  non  rivaux ». La troisième catégorie regroupe les biens dont l’usage par un individu n’exclut pas l’usage par un autre, ceux qui sont possédés par tous simultanément ou qui peuvent passer de l’un à l’autre sans priver le premier détenteur. A titre essentiel relèvent de cette catégorie les créations de l’esprit humain, les œuvres de la science, de la littérature et des arts, les savoirs et les savoir-faire forgés par le génie humain. Leur usage peut être partagé par une infinité d’individus distincts, et cette possession commune permet même leur enrichissement. C’est ce que les économistes appellent biens à consommation additive, voire « sur-additive » (la possession par plusieurs améliore les bienfaits pour chacun d’eux). C’est en un sens qu’un vieil adage dit que «  les idées sont de libre parcours » : elles ne peuvent pas être enfermées par quelque barrière privative que ce soit. Les idées contenues dans les livres et dans les œuvres, les découvertes scientifiques publiées constituent un bien public par essence, car la possession ou l’usage par l’un n’excluent nullement l’usage ou la possession par un autre, et la satisfaction générale s’accroît par le fait de leur large diffusion. Les inventions techniques, les obtentions végétales sont elles-mêmes considérées comme des biens publics, même s’il faut veiller à reconnaître l’identité de ceux qui en sont à l’origine et à favoriser la recherche et la découverte en encourageant les créateurs et les inventeurs. C’est l’objet des droits d’auteur,  des brevets et autres certificats, qui ne posent le droit moral et le droit patrimonial de l’auteur ou le droit à rémunération de l’inventeur qu’en contrepartie de la publication, qui rend les œuvres et les inventions librement utilisables par le public. L’informatique et l’internet concrétisent le caractère de bien public de l’information en permettant sa reproduction de manière infinie, sans perte de qualité et à un coût pratiquement nul.

 

1.2.4. Biens de monopole naturel. Cette catégorie rassemble les biens dont la production exige une très importante partie de coûts qui doivent être exposés de toute manière (appelés « coûts fixes »). Sont dans ce cas tous les grands ouvrages publics (routes et autres voies de communication, canaux et écluses, ports et aéroports, ponts et tunnels, gares, postes, établissements de santé et d’enseignement) et tous les grands réseaux de communication (réseaux de transport d’électricité ou de gaz, de télécommunications, ferroviaire, postal etc.), qu’ils exigent ou non de grandes infrastructures matérielles.  Mais d’autres infrastructures sont également dans ce cas : une centrale électrique, un centre de commutation téléphonique ou le centre serveur d’un réseau numérique, un centre de tri postal, sont aussi dans ce cas : ils  présentent des coûts fixes importants, qui seront exposés qu’il y ait un seul usager ou des millions. Ces structures ont plusieurs caractéristiques économiques importantes, notamment deux : a) à mesure que croissent leurs usages (le nombre d’usagers), le coût de production de leurs services (le coût de leur usage par un individu supplémentaire) baisse continument, jusqu’à devenir à terme nul, dans la limite toutefois des situations de saturation ou de congestion. Ce sont des productions à coût marginal décroissant, voir tendant vers zéro. S’agissant spécialement des réseaux, la capacité nécessaire pour écouler des flux sur un réseau est en général moindre sur un réseau unique que sur des réseaux parallèles, en raison de la compensation qui s’opère plus facilement sur un réseau unique entre les flux de pointe et les flux moindres ; b) l’investissement nécessaire à leur établissement ne s’amortit que sur de très longues périodes, qui excèdent en général les durées sur lesquelles le capital privé cherche à rentrer dans ses fonds. Le rendement de tels ouvrages est en général très faible, et la couverture des coûts moyens est rendue extrêmement difficile pendant une assez longue première période d’exploitation. Une troisième caractéristique est propre à certains réseaux: le volume des usages, donc la vitesse d’amortissement des coûts fixes, croît  plus rapidement encore que le nombre d’usagers raccordés, lorsque les flux échangés le sont dans les deux sens (lors du raccordement d’un nouvel abonné s’ajoute au trafic non seulement les flux issus de ce nouveau membre, mais également les flux supplémentaires issus des anciens raccordés qui peuvent désormais joindre le nouveau : phénomène connu comme « effet de réseau »).

 

La nature de biens publics de ces infrastructures et des services rendus par leur moyen est moins naturelle que celle des catégories précédentes. Ils sont néanmoins publics, ou doivent l’être,  pour des raisons que les certains des plus grands  économistes libéraux tels que L. Walras (et non pas même des économistes socialistes) ont clairement établies : d’une part, l’établissement des réseaux, leur achèvement, leur interconnexion sont ralenties par l’horizon de rentabilité à court et moyen terme que recherchent les capitaux privés, alors même que cet achèvement est de nature à maximiser les usages et à optimiser les coûts de fonctionnement ; d’autre part, la concurrence dans ces secteurs est soit impossible, soit ruineuse. Ruineuse, si elle conduit à dupliquer les réseaux, dont chacun n’atteindra qu’une rentabilité inférieure et dont chaque propriétaire aura tendance à ralentir l’achèvement et le perfectionnement, en raison de l’importance des investissements nécessaires pour optimiser les usages. Ruineuse également si la concurrence entre offreurs les conduit à ne vendre qu’au coût marginal, les rendant incapables de couvrir leurs coûts moyens et les condamnant à la faillite. Ou impossible, car la logique même que l’on vient d’exposer conduit à l’extrême concentration de la propriété des grands réseaux de service et à la constitution de monopoles : la rente qui est alors prélevée sur la collectivité exige alors que celle-ci s’en empare. Cette concurrence est également défavorable pour la collectivité : la recherche du profit maximal pousse les exploitants à l’écrémage des clientèles les plus fortunées, plutôt qu’à la généralisation des services offerts ; la concurrence fait baisser les économies d’échelle et les synergies, et augmente les coûts de production unitaires en même temps que certains coûts de transaction; enfin, d’éventuels coûts de conquête de la clientèle viennent inutilement grever les coûts de fonctionnement.

 

Telles sont les raisons pour lesquelles, selon les grand auteurs libéraux, les services de «  monopole naturel » doivent être gérés en monopole par les Etats et les collectivités publiques : le coût collectif de leur création et de leur exploitation est moindre s’il y a un seul réseau et un seul prestataire de services, et le monopole public permet de parachever au plus vite les réseaux et de pratiquer les prix les plus modérés qui soient compatibles avec la couverture des coûts moyens, sans captation de rente.

 

C’est une des infamies les plus criantes des institutions communautaires, et des suiveurs de l’Etat français, que d’avoir occulté, sous couvert d’évolutions techniques ou économiques partielles ou éphémères, ces vérités qui n’ont rien perdu de leur force. Les industries de « monopole naturel » , c’est-à-dire celles dans lesquelles les coûts fixes sont très importants et le coût moyen toujours inférieur au coût marginal, ou dans lesquels les économies d’échelle croissent avec le volume de la production, doivent être déclarés monopoles d’Etat : car le régime concurrentiel ne leur permet pas de parvenir à l’équilibre économique sauf à constituer un oligopole ou un monopole dont l’emprise insupportable sur les citoyens exige que l’on établisse sur eux un contrôle public.

 

Ce raisonnement vaut plus encore pour les industries de réseau : l’effet réseau est celui qui veut que le volume d’activité – donc de profitabilité et donc aussi de satisfaction collective – croit plus que proportionnellement au nombre d’usagers raccordés. D’où il résulte que tous les réseaux doivent être interconnectés – doivent constituer un seul et même ensemble -, d’une part, que les investissements de ces réseaux sont des priorités publiques que des opérateurs privés, occupés à augmenter leurs profits sur la base restreinte de clientèle et à écrémer la clientèle la plus rentable, ne peuvent accomplir (comme on le voit aujourd’hui dans les télécommunications, avec l’incapacité des opérateurs de télécommunications achever la couverture du territoire par l’ADSL et ou pour la fourniture de l’internet à haut ou très haut débit).

 

La nécessité du monopole public, donc du contrôle par la collectivité, apparaît très bien  dans les industries de réseau qui établissent des liaisons point à point. Dans ce cas, une économie privatisée conduit inévitablement à l’établissement d’un monopole collectif : chaque producteur d’un signal sortant a besoin d’un autre pour accomplir le service demandé : il doit établir l’interconnexion avec le réseau d’un autre, et celui doit accomplir la terminaison. Tous sont donc, chacun pour ce qui le concerne, en monopole sur les interconnexions à son propre réseau et/ou sur les terminaisons d’appel vers ses propres abonnés. Les usagers sont littéralement tondus par l’oligopole, à moins que la puissance publique ne s’en mêle, et la façon la plus radicale pour elle de le faire, c’est de fondre tous les réseaux en un seul, devenu propriété publique.

 

Certaines industries de production de biens présentent des caractères spécifiques qui justifient également leur propriété et leur gestion publique. C’est le cas de la production et de la fourniture d’électricité, bien non stockable, et dont le réseau d’acheminement doit être maintenu en permanence en équilibre physique. Il en résulte un marché dont les prix sont fixés par les unités de production marginales, c’est-à-dire les dernières appelées, donc les moins efficaces, pour assurer l’équilibre du réseau. S’ensuit un phénomène de rente (écart des prix de marché instantanés aux coûts de production moyens) dont l’appropriation par la collectivité ou par des propriétaires privés est également en enjeu majeur. Ce problème est aujourd’hui crucial pour un pays doté d’équipements nucléaires : quand 80 % de l’électricité consommée est d’origine nucléaire, au coût de production faible, mais que, 80 % du temps, ce sont des productions à base fossile qui font l’équilibre du marché, il se constitue une rente nucléaire estimée entre dix et quinze milliards € dont la possession est l’objet d’un bras de fer entre la collectivité et le producteur privatisé, EDF.

 

Outre l’incapacité des investisseurs privés, rivés sur le rendement de court terme, à maximiser l’équipement des réseaux et les risques de constitution de monopoles ou d’oligopoles, de multiples autres raisons militent pour leur gestion publique : les coûts additionnels (frais de conquête de clientèle, rémunération des actionnaires, coûts de transaction liés à l’interopérabilité, aux transferts multiples de propriétés et de responsabilité liés à la complexité des réseaux) attachés à une gestion privative absorbent une partie considérable des recettes, compromettent l’amortissement des coûts fixes, empêchent de parvenir au meilleur développement des réseaux et à l’optimum des services rendus, abaissent la satisfaction collective en se contentant d’écrémer les clientèles et les zones les plus rentables au moyen de prix trop élevés. Ces observations ne sont pas seulement des acquis de l’économie politique de la fin du XIXème siècle. Elles sont de nouveau corroborées après quelques années seulement de dérégulation des services de réseaux à laquelle la Commission européenne et les gouvernements des Etats se sont livrés obstinément depuis vingt cinq ans.

 

 

1.2.5. Biens « non excludables ». Seul ce barbarisme permet de désigner brièvement l les biens qui ne peuvent pratiquement être alloués par les mécanismes de marché, c’est-à-dire par l’acquittement d’un prix par les usagers. Ainsi, dans des registres différents, l’air que nous respirons et l’eau qui sourd librement, les émissions de radiotélévision, les ressources halieutiques, les routes et les voies de circulation urbaines ne peuvent que très difficilement faire l’objet du prélèvement d’un prix sur l’usager, soit que cela soit techniquement impossible, soit qu’il soit extrêmement coûteux d’identifier ces usagers et de mesurer leur consommation. Les exemples que nous venons de prendre appellent immédiatement l’observation que les repérages satellitaires, le cryptage des signaux émis par voie hertzienne ou filaire, les péages permis par l’enclosure de certains domaines, les contrôles effectués dans des points de passage obligé permettent de lever cette limite. C’est absolument exact, ce qui prouve la possibilité d’une appropriation privative, et donc l’importance de régler cette question par voie de décision. Il reste que le domaine sur lequel de telles activités sont menées est un domaine public par essence, et que c’est à la puissance publique qu’il revient de déterminer si l’intérêt collectif commande le prélèvement d’un prix plutôt que la récurrence d’un usage sans barrière. En toute hypothèse, ce prix, cette redevance ou ce péage sont en essence des contributions décidées collectivement, même si elles consistent en des les recettes que des prestataires privés sont autorisés à prélever en contrepartie de leurs propres efforts et de leurs propres investissements, une fois la puissance publique dûment indemnisée pour le prélèvement ainsi effectué sur la ressources publique ou sur le domaine public[2].

 

1.2.6. La sixième catégorie est celles des biens publics par nécessité politique et sociale. La collectivité peut décider que certains biens doivent être rendus universellement accessibles, à un prix nul (ils sont alors financés par l’impôt) ou abordable, parce que l’accès à ces biens est une condition indispensable des individus à la vie de la nation ou à la concrétisation du principe d’égalité.  C’est en cela que la III ème République, en France, avait décidé que non seulement l’accès à l’enseignement élémentaire et secondaire, mais aussi l’accès aux grands réseaux de communication ou à l’électricité étaient une condition de réalisation des principes républicains, au même titre que l’accès à l’école ou à la justice. C’est en ce sens également que nous devons aujourd’hui affirmer le droit au logement comme constitutif de la citoyenneté.

 

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Nous pouvons ainsi poursuivre l’énumération des biens publics, dont la privatisation ou la marchandisation peut constituer un danger mortel pour l’avenir collectif.  Sont ainsi biens publics, la monnaie et le système de crédit. La monnaie parce que, monnaie fiduciaire, ayant cours légal et pouvoir libératoire, elle n’existe que par la garantie de l’Etat, même émise par une banque centrale dotée de la personnalité morale. Le crédit, parce qu’il a deux origines : la monnaie de la banque centrale, les dépôts des particuliers, tous biens collectifs. La création monétaire par les banques, par le biais du crédit, est une opération qui engage ce bien public qu’est la quantité de monnaie en circulation, et la façon dont elle s’opère, les finalités auxquelles on la destine. Elle détermine par là-même le degré de confiance que l’on peut faire aux signes monétaires et le niveau des risques collectifs (dits « systémiques ») crées par l’activité des banques – problème rendu aigu par les activités dites «  pour compte propre » développées par les banques  et par le financement fourni par les banques aux secteurs de la finance non régulés. L’usage des dépôts de particuliers et des entreprises et des emprunts obligataires des banques, qui les conduit – c’est le multiplicateur de crédit et l’effet de levier– à transformer cinq, dix, cinquante fois un dépôt ou tout autre élément du passif bancaire en actif bancaire et une activité qui engage massivement la collectivité et son exposition au risque[3].

 

Les grands systèmes d’assurance collective contre les risques, d’origine naturelle ou sociale, de l’existence, sont un des éléments cruciaux, sinon même le plus important, du Bien commun qui fait la République. La privatisation de ces services présente le risque bien connu, mortel pour une collectivité consciente d’elle-même, de sélection des risques, qui finit inéluctablement par laisser hors de la couverture ceux qui présentent les risques les plus élevés ou ceux disposent des moyens les moins élevés, et qui sont d’ailleurs souvent les mêmes. Les citoyens et ressortissants se prêtent assistance les uns aux autres, chacun selon ses capacités contributives, en souscrivant tous uniformément à un contrat unique d’assurance collective qui permet la prise en charge des soins et de la perte de revenu consécutive à la maladie ou à l’accident du travail,  du revenu en cas de vieillesse, des charges liées à l’éducation des enfants. Ce système collectif fonctionne selon le principe : de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. Ce système est l’un des points avancés des efforts de la République pour réaliser un régime d’égalité.

 

L’intuition des économistes qui, tels L. Walras, ont appelé ces biens, « biens publics moraux » rejoignait celle des grands juristes, tels L. Duguit. Ce dernier considérait comme essentiel au principe de souveraineté populaire, si elle doit être autre chose que la pale copie de la souveraineté absolutiste, le droit objectif – i.e. indépendant de leur situation et de leurs intérêts particuliers – des citoyens de faire reconnaître le caractère public d’un  bien ou d’un service, d’exiger la création de services publics et d’obtenir qu’ils soient dotés par la collectivité des moyens nécessaires à leur fonctionnement. La légitimité des pouvoirs publics à imposer aux tiers des obligations sans leur consentement n’était, à ses yeux, fondée que sur leur mission de création et d’exploitation de tels services publics. Nous sommes à mille lieues de la vulgate qui, sous couvert de liberté de circulation des capitaux et de libre établissement, reconnaît une valeur quasi-sacrale au droit des capitaux d’investir des secteurs qui ont été réservés à la sphère publique par des décisions démocratiquement adoptées.

 

Certains biens ont été à ce point reconnus comme devant être universellement répandus dans l’intérêt même de la collectivité que leur usage a été rendu obligatoire. C’est le cas, en matière de santé publique, pour certaines campagnes de salubrité publique (lutte contre les nuisibles, épuration de certains rejets), ainsi que pour certaines vaccinations ou certaines opérations de dépistage. Ce fut également le cas lorsque l’adhésion aux grands systèmes d’assurances contre la maladie ou les conséquences des accidents du travail fut rendue obligatoire. Ce fut le cas, enfin,  pour la scolarisation  des enfants. Ces biens dont l’usage est contraint dans l’intérêt général sont des biens d’un genre évidemment particulier, et la seule façon raisonnable de les dispenser universellement est de les allouer selon le principe de gratuité, c’est-à-dire en assurant leur financement par l’impôt ou par des contributions généralisées de caractère fiscal ou parafiscal.

 

On relèvera avec dérision et amertume que, sous l’empire des traités européens, le seul droit inconditionnel qui soit reconnu et effectivement sanctionné est celui des capitaux à s’investir dans des secteurs qui étaient auparavant soustraits, par le monopole public et/ou la création d’Etablissements publics, au champ du marché et de la libre entreprise. La liberté des collectivités d’ériger un service en SIEG (service d’intérêt économique général) n’est admise que du bout des lèvres, et encore soumise au « contrôle de proportionnalité » qu’un organe (la Commission Européenne) sans aucune légitimité démocratique s’est arrogé le pouvoir d’exercer. L’expérience, au-delà des principes, nous enseigne qu’on n’observe aucune création de nouveaux services publics, mais uniquement la « défaisance », par des voies multiples, de ceux qui existent. De même, les standards des obligations de service public, ou de « service universel », sont en voie d’abaissement constant, pour la même raison que toute élévation de ces standards est une restriction potentielle à la sacro-sainte liberté de la concurrence.

 

Il y a donc un enjeu politique et social majeur. D’une part, même les biens publics par nature sont en risque de faire l’objet d’une appropriation privative et d’être transformés en marchandises, et la cupidité du capital en quête d’occasions d’investissement décuple la recherche des moyens techniques d’imposer l’exclusion d’accès par le prix (ainsi pour l’accès aux biens culturels par le prix du support de reproduction ou par le cryptage, ou aux réseaux routiers par l’enclosure et le contrôle d’accès, ou même pour  l’éclairage public ou la police, par la privatisation des services etc..). Ces risques s’ajoutent au fait que pour d’autres biens publics essentiels, tels que l’éducation ou la santé, il n’y a aucun obstacle technique au rationnement par le prix (on peut filtrer les gens à l’entrée des établissements et la consommation de ces biens reste individuelle).

 

D’autre part, pour tous les biens qu’il est techniquement possible d’allouer par un mécanisme de prix, seule la décision politique peut les soustraire au sort que le marché leur destine. Le combat est donc permanent, pour empêcher que des conquêtes anciennes soient annulées par des décisions politiques contraires. Le risque est élevé d’appropriation privative de biens publics,  comme on le voit bien avec la construction européenne et le délitement organisé des services publics, ou encore avec l’imposition de la brevetabilité du vivant ou la défense des enclosures par de grands groupes de « production » culturelle.

 

Autant parce que certains biens sont publics par décision, dans des circonstances historiques données, que parce que d’autres le sont en fonction de certaines caractéristiques propres et éventuellement changeantes, le périmètre des biens et services publics est sujet à révision. Certains qui étaient essentiels à la vie d’une nation à une époque de son existence peuvent ne plus l’être, et d’autres, qui le restent, peuvent être produits par le marché dans des conditions satisfaisantes. D’autres, qui n’existaient pas encore ou n’étaient qu’un luxe à un certain  moment peuvent devenir des ressources essentielles à la vie collective et à l’exercice de la citoyenneté. Des « fractures » sociales  peuvent alors survenir du fait des inégalités d’accès à ces biens, et la question de leur conférer un caractère public se pose. Cette remarque vient à l’appui de l’existence de ce droit objectif de la collectivité de créer des services publics nouveaux et d’obtenir de l’Etat leur mise en place. C’est pourquoi il faut procéder à une révision périodique du périmètre des biens publics.

 

Il est enfin nécessaire de distinguer la question de la nature de biens publics et :

 

-          la forme que doit prendre leur propriété,

-          leur mode d’allocation, gratuite pou par acquittement d’un prix, d’une redevance ou d’un péage qui couvre tout ou partie de leur coût de production ;

-          le mode d’appropriation de ces biens (autorisations particulières, concessions du domaine public, voire propriété emphytéotique),

-          les dispositions publiques qui peuvent être prise pour assurer la rémunération des gardiens de ces biens (gestion des mers, des cours d’eau, des sources, des paysages, des forêts), des exploitants sans lesquels ces biens ne seraient pas mis à la disposition de la collectivité (gestion des ressources en eau, des ressources halieutiques) ou des créateurs de tels biens (notamment, pour les biens culturels, les auteurs, interprètes, compositeurs, et réalisateurs),

-          le mode d’exploitation des services rendus au moyen de biens publics.

 

Chacune de ces questions doit faire l’objet de décisions politiques. Les solutions sont multiples, et c’est l’une tâches de toute collectivité démocratique de délibérer sur elles, au mieux de ses intérêts. Mais cette délibération ne peut être assise que sur la détermination de leur caractère de biens publics. Ces questions seront donc abordées ensuite.

1.3. Révision périodique du périmètre des biens publics

Dans l’analyse des biens publics, nous ne devons pas rester prisonniers du legs de l’histoire : ceux qui étaient en un temps indispensables à la concrétisation du principe d’égalité et à l’intérêt public peuvent l’être encore, mais pas nécessairement, et de nouveaux types de biens peuvent le devenir à un degré essentiel. Il convient de revisiter en permanence le périmètre des biens publics, d’affirmer le caractère public de biens ou d’activités dont dépend, en un certain sens, l’avenir de l’humanité ou, réaffirmant ce statut, prendre les mesures de nature à le protéger.

 

1.3.1. Tel est le cas des industries de la vie. Les agressions contre l’intégrité de la matrice de la vie et l’environnement de la vie, les tentatives de privatisation de la nature même et de sa fertilité (« brevetalité » des gènes, production d’OGM stériles, piratage biologique) nous mènent à une conclusion dont il faut débattre : les industries de la vie (pharmaceutiques et biotechnologiques, phytosanitaires, des semences et agro-alimentaires en général), sont – ou plutôt doivent impérativement aujourd’hui – devenir biens publics,  passer sous contrôle public dès lors que leur matière première est un bien public dont elles pourraient être amenées à menacer l’intégrité ou les conditions d’accès[4].

 

1.3.2. Un autre champ de bataille est celui de l’information, en ce compris les œuvres de l’esprit, d’une part, les inventions, d’autre part. Un intense combat est engagé du fait de la manifestation des tendances à la « propriétarisation » définitive de ces biens considérés traditionnellement comme biens publics dont la diffusion doit être protégée et garantie. Ce furent des grandes conquêtes du XVIII ème siècle que le principe selon lequel « par essence et par destination, les idées sont de libre parcours »,  et ceux qui opèrent la distinction entre la découverte (inappropriable) et l’invention (appropriable dans certaines conditions en garantissant la publication et la diffusion), ou entre droit moral de l’auteur (absolu) et son droit patrimonial (relatif). Or ces grandes conquêtes sont aujourd’hui menacées. La question est rendue complexe, non seulement par le fait qu’elle est intimement liée au développement technologique, qui en modifie les termes, mais aussi parce qu’interfère la nécessité de protéger le droit moral et d’assurer la rémunération des auteurs et des inventeurs. Mais en réalité, le combat pour la réappropriation du droit de l’auteur par opposition au droit de ceux qui assurent la diffusion et la reproduction, (éditeurs, « producteurs », déposants) accompagne, mais ne contredit pas la lutte contre les tentatives de transformer la « propriété intellectuelle » (c’est-à-dire la reconnaissance de la paternité de l’ouvre ou de l’invention) en une forme de propriété au sens classique[5].

 

1.3.3. La protection de ce bien public qu’est « l’environnement » est devenue un des enjeux cruciaux du moment. La pollution sous toutes ses formes, surtout sous celles qui ont un caractère irréversible, la destruction d’équilibres écologiques millénaires sont une façon d’appropriation privative, sans droit et sans acquitter de coût, d’un bien commun. La banalisation du thème du « développement durable » ne doit pas laisser occulter un seul instant la puissance des intérêts qui s’agitent de manière plus ou moins occulte pour s’opposer aux mesures de protection de ce bien public. La protection de ce bien prend toutes les formes envisageables de la politique environnementale :  interdictions, internalisation forcée des coûts, renforcement du régime des responsabilités environnementales[6].

 

1.3.4. Enfin on assisté depuis une trentaine d’année à un très grave processus de privatisation de la création monétaire. Monopole public à l’origine, concédé à des banques centrales pourtant restées sous contrôle public, la création monétaire est devenue insensiblement un monopole bancaire, c’est-à-dire un monopole privé, dont les banques centrales ne sont plus que l’instrument. Simultanément, l’interdiction faite aux banques centrales de tenir le compte courant des Trésor public a dépossédé l’Etat de tout pouvoir en matière de création monétaire[7]. L’alibi de la lutte contre l’inflation  et les politiques électoralistes, popularisé par les écoles ultra libérale du « public choice »  et du monétarisme, dissimule mal le fond : ce n’est pas l’inflation par création monétaire excessive qui est entravée, mais l’influence de l’Etat pour mettre cette création monétaire au service des fins collectives[8]. La défense du caractère public de la création monétaire est devenue l’un des très grands enjeux de la défense de  l’idée de bien commun.

 

 

En posant la question des biens et services publics, nous ne devons pas seulement penser à la défense de ceux que l’histoire a consacrés comme tels, mais aussi donner toute leur importance à certaines questions nouvelles et décisives. Le fait que nous ayons à batailler à la fois sur ces deux fronts montre combien sombre est l’époque actuelle.

  1. II. Propriété, production et allocation des biens publics

 

2.1. Les grands arbitrages à opérer.

D’une manière générale, on l’a vu, sont biens publics, c’est-à-dire communs et doivent rester inappropriables à des fins privatives, deux types de biens qui constituent ce que l’on peut appeler les « bords de la marchandise » : la Nature, dans tous ses éléments, et les œuvres de l’esprit, dès lors que les créations de l’esprit peuvent se partager sans exclusion d’aucune sorte. Or on le verra, le pire danger qui menace les peuples aujourd’hui est la tentative de dresser de nouvelles « enclosures » sur ces biens, à l’analogue de la privatisation des terres et pâturages à l’aube du capitalisme moderne. Sont également biens publics, on l’a vu, d’une part ceux que la communauté démocratique et souveraine déclare tels, d’autre part les monopoles naturels.

 

Face à un ensemble aussi important, aussi varié, une multitude de choix doivent être faits par la puissance publique (c’est-à-dire la communauté des citoyens). Ces choix concernent la forme de propriété (publique proprement dite, commune ou ouverte, coopérative); la décision d’instaurer ou non un monopole public sur la production des biens et services ; le mode de gestion (directe ou déléguée) ; le mode d’allocation (gratuite ou onéreuse, c’est-à-dire financée par des contributions obligatoires en fonction des capacités contributives  ou par des redevances d’usage) ; la gestion des situations de congestion ou de saturation ou d’épuisement des biens ou services ; le corpus des obligations de service public.

2.2. Formes de la propriété. Le bien public n’est pas un bien sans maître, une res nullius, que n’importe qui peut s’approprier n’importe comment. Le Bien public n’est pas abandonné, ce n’est pas une res derelicta, ni une épave. C’est un bien précieux qui doit être protégé. Il doit être rendu inappropriable à des fins privatives et/ou lucratives, il doit être protégé dans ce statut et entretenu dans sa disponibilité. Mais la façon de le protéger et de l’entretenir peut varier.

 

2.2.1. Propriété publique. La propriété des biens publics peut prendre des formes variées. Ce peut être la propriété publique proprement dite, la propriété d’Etat ou d’autres collectivités publiques, sous réserve des procédures qui doivent être adoptées pour qu’au statut juridique correspondent une véritable appropriation collective. Le Préambule de la constitution de 1946, annexé à la constitution de 1958 et constitutionnalisé par notre Conseil Constitutionnel avant d’être réduit à un ensemble de paroles creuses, dit bien que : « Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité ».

 

En premier lieu, figurent les biens, qui ne sont ni des services, ni le produit d’une activité publique, mais qui sont déclarés propriété publique et doivent recevoir la consécration légale de ce statut. Leur propriété publique entraîne d’une part, la compétence de la puissance publique pour déterminer les modes d’usage du bien par les particuliers et/ou la collectivité considérée dans son ensemble, d’autre part l’interdiction légale de toute appropriation privative. Ainsi l’ensemble des ressources naturelles, terrestres, marines ou issues de l’espace que l’on peut rattacher à une souveraineté d’Etat ou à la souveraineté partagée de plusieurs Etats (fonds marins, espace hertzien, ressources du sous-sol, cours d’eau et littoral marin etc.).

 

Puis viennent les biens issus d’une production,  transformés en propriété publique en raison de leur nature de biens publics, tels que les grands réseaux, et l’ensemble des biens du Domaine public, protégés par le principe de leur inaliénabilité (principe bafoué par le simulacre des lois de privatisation). L’abandon de la propriété publique sur les grands réseaux qui avaient été créés sur les fonds publics de la nation constitue un vol organisé dont les effets devront être annulés et dont les auteurs devront, si nécessaire, rendre compte. On vise par là, très précisément, ce qu’il est advenu des réseaux de transport d’électricité (transféré de l’Etat à EDF, puis repris par RTE, resté filiale d’EDF avant que cette dernière n’ouvre son capital au privé comme le désire la Commission européenne), de transport du gaz (à l’occasion de la privatisation de GDF) ou de télécommunications (laissé aux mains de France Telecom privatisée).

 

Enfin sont propriété publique les entreprises que l’Etat crée afin d’exploiter les deux catégories de biens précédents, de les entretenir, de les renouveler, de les développer et de rendre des services publics. Ces entreprises reçoivent soit le statut d’établissements publics (nationaux ou locaux), soit de société à capitaux, et parmi ces dernières, figurent également les sociétés d’Economie mixte où les personnes publiques détiennent la majorité du capital et qui sont crées en général dans le but d’assurer un service déterminé, parfois en exerçant des prérogatives de puissance publique.

 

Cette construction de la propriété publique a fait ces dernières décennies l’objet d’une attaque en règle, qui en a délité tous les principes sous l’initiative de la Commission européenne et avec la serve complicité du Conseil constitutionnel et du Conseil d’Etat. On relèvera tout particulièrement l’infamie du Conseil constitutionnel lors de la privatisation de GDF.  On vient de rappeler que le préambule de la Constitution de 1946, incorporé au « bloc de constitutionnalité », dispose que « Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité ». Quand il fut saisi de la loi autorisant la privatisation de GDF, le Conseil buta devant l’obstacle : GDF, encore soumis à l’obligation de proposer ses services à des prix réglementés par la puissance publique, restait un service public ; sa privatisation était donc juridiquement impossible… à moins de faire sauter le verrou constitué par les dits tarifs réglementés. Qu’à cela ne tienne : surinterprétant une directive européenne qui autorisait pourtant la fixation de tarifs réglementés, sollicitant à l’extrême un pouvoir qu’il s’était lui-même attribué, celui de contrôler la conformité aux directives européennes des lois de transposition (alors qu’il ne contrôle pas la conformité des lois aux traités européens), le Conseil trouva « manifeste » que l’ouverture à la concurrence prévue par ce texte ne pouvait autoriser le maintien de tarifs réglementés, surtout (?!) si c’était dans le chef des seuls opérateurs historiques (que n’a-t-il pas étendu cette obligation de respecter les tarifs publics à tous les opérateurs?). Les dits tarifs étant alors devenus contraires aux traités européens, et sous couvert de l’obligation constitutionnelle d’opérer la transposition conforme du droit européen dérivé, il fit sauter les tarifs réglementés. GDF perdait sa nature de service public et pouvait être livré au secteur privé. C’est au prix de multiples infamies intellectuelles et politiques de ce genre qu’avance l’état de droit néo-libéral.

 

 

2.2.2. La propriété commune ou ouverte. On peut la rattacher, avec des adaptations importantes, à l’antique notion de biens de mainmorte, en ce sens que comme cette dernière, elle vise, non un régime de propriété à proprement parler, mais un régime d’inappropriabilité à des fins privatives ou lucratives. C’est celle qui caractérise fondamentalement la nature (par exemple les éléments de la nature tels que gènes et espèces biologiques), d’une part, les œuvres de l’esprit d’autre part. Cette forme appelle, non l’appropriation directe et personnelle par l’Etat, mais l’intervention de la puissance publique pour en protéger le statut de bien inappropriable à des fins privatives ou lucratives. Elle se combine, le cas échant, avec la protection légale du droit de celui qui exploite, conserve, bonifie la nature ou de celui de l’auteur ou de l’inventeur, dans les conditions que l’on a vues plus haut et que l’on développera en détail dans la suite.

 

En matière de production intellectuelle, le mode du copyleft , ou de la propriété communautaire ouverte, est une forme de cette propriété collective. Dans cette modalité, l’acte positif de l’appropriation juridique disparaît au profit d’une simple possession commune. Mais il appelle l’intervention active de la puissance publique pour protéger la réelle possession commune en réprimant toute tentative d’appropriation privative ou toute tentative d’effacer la paternité des contributions.

 

Le propre du bien public par nature, c’est ou bien qu’il est gratuit (ce qui maximise la satisfaction collective), donc financé par l’impôt, ou bien accessible contre un péage qui couvre au moins le coût marginal (les coûts fixes étant financés par la dépense publique), et si nécessaire le coût moyen (ce qui exige que ces services ne soient pas placés en concurrence, en raison du fait que le coût marginal est inférieur au coût moyen).

 

D’une certaine manière, la propriété publique entendue comme propriété et possession effective  de et par la collectivité et la propriété ouverte se confondent. Dans certains cas, la propriété publique n’est que le rempart qui permet l’appropriation collective, comme la propriété publique des forêts ou du littoral marin.

 

2.2.3. La propriété coopérative ou mutualiste est une forme dégradée, mais importante, de la propriété commune, car étant une propriété à plusieurs et ouverte, dans certaines conditions. Certes cette propriété reste privée, car limitée au cercle plus ou moins restreint des adhérents, mais, grâce à la formule de la société à capital variable, ce cercle est indéfiniment ouvert à ceux qui remplissent les conditions de l’adhésion ou qui sont cooptés par les membres précédents. L’exercice du droit de propriété n’est pas lié à la détention d’un capital, mais régi par l’application du principe «  un homme, une voix ».

 

Son importance au regard de l’intérêt général est la soustraction des activités qu’elle abrite à l’exigence de rémunération du capital, donc son inscription dans le plus long terme et son souci d’œuvrer dans l’intérêt de ses bénéficiaires. Des expériences historiques remarquables, telles que le Familistère Gaudin ou d’autres exemples de sociétés coopératives ouvrières de production ont montré leur résilience et leur capacité d’adaptation, même si l’expérience a aussi montré que leur pérennité dépend aussi du cadre économique global dans lequel elles s’inscrivent. On notera qu’étendue à, l’universalité des contributeurs et des usagers, la propriété coopérative devient propriété commune ou ouverte, à l’exemple de la base de données Wikipedia.

 

Le statut des entreprises coopératives et mutualistes a subi  ces dernières années des altérations qui ont fini par le dénaturer. L’alibi de ces altérations – le besoin de moyens de développement  – a servi de masque aux difficultés d’accès de ce type d’entreprises au financement, qui résultaient de la banalisation de leur statut, aligné progressivement  sur celui des sociétés commerciales classiques, au motif prétendu d’égalité de traitement. Beaucoup (dans le secteur bancaire et de l’assurance ou dans le secteur agricole) sont devenues des entreprises oligarchiques dont le mode de direction n’a rien à envier à ce que l’on a observé de pire dans les sociétés privées. Mais cela ne retire rien à leur intérêt en tant que formes alternatives de gestion des biens productif et des actifs, qu’il faudrait simplement restaurer dans leur pureté et leurs spécificités.

 

Le statut coopératif s’applique parfois à des entreprises ou à sociétés privées (coopératives agricoles, coopératives de commerçants indépendants). Cela ne fait pas disparaître leur intérêt économique en tant que voie d’accès à la modernisation et aux effets d’échelle. Leur mode de gestion peut parfois les éloigner également des affres du capitalisme de capitaux. Toutefois, leur rattachement au concept de propriété collective est ténu, nous ne pouvons l’ignorer.

 

2.3.  Monopole d’Etat ou délégations (concessions)  multiples. Dans nombre de cas, les services publics doivent être exercés en monopole public. C’est la contrepartie inéluctable des obligations qui sont faites au gestionnaire en fait de desserte intégrale, de réponse à toute demande, de droit d’accès aux réseaux, de continuité de service, de péréquation tarifaire. C’est aussi la conséquence économique du caractère de monopole naturel de certaines activités, notamment pour la gestion des réseaux.

 

La gestion en monopole permet d’éviter les pertes d’effets d’échelle de la gestion plurielle,  d’économiser les coûts de conquête de la clientèle, quand ce n’est pas la rémunération de l’actionnaire.

 

Toutefois la propriété publique n’exclut pas en principe la multi-délégation ou multi-concession et l’existence d’une relative concurrence entre plusieurs entreprises également chargées du même service. Cette concurrence peut obliger les entreprises en cause à développer leurs meilleurs efforts au service de la collectivité. L’important ici, ce sont les critères sur lesquels s’exerce cette concurrence et l’impartialité des procédures qui les mettent en concurrence. Cette concurrence peut d’ailleurs, plutôt que s’exercer simultanément sur les mêmes territoires, se traduire par des remises en concurrence lors d’appels d’offres ou de dialogues compétitifs. L’existence de traditions entrepreneuriales distinctes, la nécessité de l’innovation ou la créativité peut également justifier un tel concours, une telle mise en concurrence au sens exact de ce terme. Les pays d’économie planifiée ont parfois donné de stimulants exemples d’une telle mise en concurrence, comme l’industrie aéronautique soviétique ou celles des télécommunications en Chine. L’important est que les bénéfices de cette émulation ne soient pas anéantis par la subversion de ces entreprises par la quête du profit « court termiste » ou la recherche de bonifications au détriment de l’intérêt général. Le contrôle démocratique et les critères de ce contrôle sont ici la garantie déterminante.

 

Les monopoles publics ont eu la réputation d’avoir constitué des « Etats dans l’Etat », imposant à ce dernier leurs volontés particulières et leurs intérêts étroits (y compris parfois ceux de leur personnel et ses œuvres sociales). C’est exact, si l’on considère par exemple, la façon dont EDF a imposé sa programmation nucléaire ou, au rebours de toute rationalité économique,  l’électrification du chauffage domestique; la façon dont France Telecom encore Etablissement public a rendu illisibles ses tarifications ou engagé de manière totalement irresponsable le crédit de l’Etat sans même le consulter lors du rachat d’Orange ;  ou encore l’impuissance renouvelée de la SNCF à assurer un service décent en matière de transport de marchandises, non sans rapport avec la rigidité de son commandement et les commodités et « avantages acquis » de certaines catégories du personnel. Mais cela met en cause surtout l’abandon par l’Etat de toute volonté véritable de contrôle sur ces ensembles complexes, sous couvert de leur laisser une « autonomie de gestion »  suffisante, comme le recommanda le rapport Nora dans les années 70. Une dérive fatale s’ensuivit, qui autorisa les dirigeants acquis à l’idéologie libérale à gérer ces entreprises comme des entreprises privées, préparant ainsi leur privatisation,  et, dans certains cas, à distribuer une partie de la rente du monopole au personnel pour lui faire accepter ces évolutions.

 

2..4. gestion directe ou gestion déléguée. Trois questions s’emboîtent, mais dans un ordre hiérarchique. La première est la nature d’un bien ou d’un service comme biens public ou service public. Une fois déterminé ce caractère, se posent d’autres questions, celle de la forme de propriété et celle du mode de gestion. La propriété d’un  bien public est en principe de forme propriété publique, mais on a vu que cela peut comporter des exceptions (propriété collective ou propriété ouverte). Mais dans tous les cas, de la nature de bien public résulte la compétence souveraine de la collectivité démocratique pour fixer les règles d’emploi, d’usage, d’exploitation, de gestion, d’allocation.

 

Ceci étant établi, il reste que la question des modalités de gestion des biens et services publics est ouverte. Les biens et services publics, consacrés propriété publique, peuvent être exploités en régie directe par des personnes publiques, ou confiées à la gestion déléguée d’autres organismes, collectivités et entreprises, publics mais aussi privés. De même, un service public peut être exploité en régie ou concédé à des entreprises publiques, semi-publiques ou privées.

 

La variété de ces régimes ne peut occulter leurs caractères communs. Mais leurs différences soulèvent des difficultés spécifiques.  Les caractères communs sont que, dans tous les cas, les biens à exploiter sont propriété publique : ainsi des infrastructures de réseau, des grands moyens de production mobilisés pour la production de biens ou de services publics, qui, quelque soit le mode de gestion, doivent rester propriété publique. Ceux créés par le délégataire (concessionnaire) constituent des «  biens de retour » qui tombent dans le domaine public à l’issue de la délégation. Ainsi également des informations issues de leur exploitation ou rassemblées pour permettre celle-ci sont des données publiques.

 

Dans tous les cas, le maître de l’ouvrage public, l’autorité concédante est l’autorité publique. celle-ci fixe de manière discrétionnaire le cahier des charges de l’exploitation du bien ou du service et dispose de moyens exorbitants pour contrôler, vérifier, l’exécution des obligations de service public ou en sanctionner la violation. Même en cas de gestion déléguée, non seulement la consistance du service à rendre, mais même les prix et redevances perçus sur l’usager (conséquence du risque d’exploitation assumé par le gestionnaire délégué) sont fixés par l’autorité concédante ou ne peuvent être mis en vigueur sans son accord. Elle peut d’ailleurs sélectionner le délégué en fonction d’engagements pris sur le service et sur son prix d’usage. Dans tous les cas également, la gestion déléguée peut rester exercée en situation de monopole, contrepartie des nécessités de gestion des réseaux et des obligations imposées en matière de déserte universelle et de péréquation tarifaire.

 

Les différents modes de gestion présentent aussi des caractères communs, qui sont autant de contraintes. L’un d’eux est l’autonomie comptable, essentielle à une gestion transparente et au contrôle de l’usage des fonds publics et des contributions des usagers). Le principe d’équilibre comptable des SPIC est en la conséquence. Il exprime le principe que le service doit être financé par ses usagers et que, s’il lui faut des subventions de l’Autorité concédante pour parvenir à l’équilibre, celles-ci doivent être clairement identifiées. A chaque instant l’arbitrage doit être clair entre l’effort collectif accompli en considération de l’intérêt général et les efforts de gestion à la charge des exploitants.

 

Certains risques existent aussi, quel que soit le mode de gestion : celui de l’endormissement du gestionnaire sur le mol édredon du monopole, l’absence d’innovation, d’efficacité de gestion, d’adaptation du service, la tendance à la captation de la rente dispersée dans les dysfonctionnements, la bureaucratie ou la distribution d’avantages indus à divers catégories du personnel. Le légitime souci de chaque exploitant, quelque soit sa nature, d’équilibrer ses comptes et de couvrir ses coûts moyens de long terme peut dégénérer en poursuites d’intérêts financiers autonomes, étrangers aux objectifs d’intérêt public. Des Etablissements publics ont pu ainsi développer des stratégies incompatibles avec l’intérêt collectif, comme la politique d’EDF en matière de chauffage électrique de la même manière que devenue société à capitaux, EDF s’oppose à la diffusion de moyens de consommation intelligentes qui pourraient être une arme puissante pour la réduction des consommations d’énergie. Le renoncement de l’autorité organisatrice ou concédante à ses obligations de direction et de contrôle est un risque qui guette dans tous les cas.

 

La gestion déléguée (concession, affermage, régie intéressée) peut donner l’assurance que l’exploitation du service bénéficiera du dynamisme, du sens l’invention et des techniques de gestion dont sont créditées les entreprises privées. Mais la gestion par des entreprises privées oblige, d’une manière ou d’une autre, à assurer la rémunération des actionnaires, charge absente de la gestion par des structures à but non lucratif. L’opacité de la gestion de telles sociétés pour l’autorité concédante est a priori plus grande que dans n’importe quelle autre formule. La tendance de maints groupes privés chargés de services publics à dissimuler des bénéfices indus dans des filiales échappant au contrôle de premier rang a été une des plaies de la gestion déléguée depuis plus de soixante ans. Il en est résulté parfois une véritable expropriation des citoyens, comme quand la CGE ou le groupe Suez ont constitué des sociétés financières ou de services immatériels avec les réserves accumulées dans le cadre de la gestion des services publics dont ils étaient chargés. Des pressions intolérables sur les autorités locales et sur le législateur, des procédés de subversion financière des élus et d’autres comportements ont favorisé la prolongation quasi-indéfinie des concessions et des ententes entre compagnies ont entraîné le renouvellement quasi automatique des concessions. Ces violations quasi-structurelles de l’idée même de concurrence pour l’obtention des délégations, accompagnées des abus observés dans la gestion, obligent à reconsidérer sérieusement l’opportunité des modes de gestion déléguée et à donner une préférence de principe au rétablissement généralisé des régies.

 

La régie directe assure le meilleur contrôle de la collectivité publique, voire l’intervention directe des citoyens usagers dans la gestion ou la définition des objectifs du service. Elle évite la ponction causée par la rémunération des actionnaires, ou la constitution de poches de rente distraite de la propriété des citoyens. Mais pour qu’elle soit recommandable, il faut qu’elle puisse mettre en œuvre les méthodes et procédés les plus modernes, afin d’améliorer véritablement la satisfaction des usagers. Le mouvement actuel de reprise en régie directe des services des eaux ou de certains systèmes de transport constitue une expérience intéressante dont le bilan devra être fait, en comparaison de certains exemples désastreux tels que celui que donnent certaines régies municipales de transports publics urbains de voyageurs ou d’enlèvement des ordures ménagères. Evidemment la gestion directe ne doit pas être défavorisée par les règles fiscales et les collectivités doivent disposer des instruments permettant d’exercer un choix éclairé entre les divers modes de gestion.

 

La gestion déléguée à des Etablissements Publics de l’Etat ou locaux ou à des sociétés d’économie mixte constitue une solution intermédiaire entre la gestion en régie directe et la gestion déléguée à des entreprises privées. Formellement toutefois, il s’agit quand même d’une gestion déléguée, qui peut en comporter tous les avantages et tous les inconvénients. La différence principale avec la gestion privée est que, dans certains cas, l’attribution du service résulte non d’une sélection par appel d’offres, mais d’un acte législatif ou d’une délibération obligatoire d’une collectivité territoriale.

 

L’insistance parfois obsessionnelle mise par la Commission européenne à la mise en concurrence des candidats dans les marchés publics et les délégations de services publics, au-delà de l’objectif parfois dérisoire de permettre la concurrence transfrontalière, résulte de considérants parfois justifiés. En principe également, la mise en concurrence permet une meilleure utilisation des fonds publics et peut-être même, une meilleure satisfaction des usagers. Elle comporte toutefois une erreur d’appréciation et des conséquences absolument inadmissibles d’un point de vue républicain.

 

L’erreur d’appréciation consiste à penser que la sévère répression des ententes entre entreprises lors d’appels d’offres publics n’emporte que des conséquences positives. En réalité deux conséquences négatives s’ensuivent aussi : d’une part elle fait perdre maints avantages que l’on peut tirer du groupement d’entreprises, même passé entre grandes entreprises, en termes de gestion des risques, de lissage des plans de charge, de gains d’échelle et de mobilité dans la réalisation des travaux. En deuxième lieu, cette répression sévère des ententes peut engendrer un mouvement de concentration, notamment de rachats massifs de PME, qui anéantit derechef la concurrence que l’on voulait protéger. Ici se trouve un exemple de ce que, d’une manière plus générale, la concurrence n’est que la réparation des maux qu’elle a elle-même créés, comme disait Charles Péguy, ou la maladie pour la thérapeutique de laquelle elle se prend, comme disait K. Kraus à propos de la psychanalyse !

 

La conséquence inadmissible est que cette politique de concurrence s’accompagne d’efforts illégitimes pour banaliser les Etablissements publics et les Sociétés d’économie mixte, à la fois en les soumettant aux mêmes contraintes de mise en concurrence que les entreprises privées quand il s’agit d’attribuer une délégation de services, et pour leur retirer les avantages dont ils jouissent du fait de leur nature d’instrument d’action de la puissance publique (comme la garantie publique illimitée de l’Etat et l’impossibilité de faire faillite pour les EP, ou leur constitution à l’objet d’assumer une fonction qui leur déléguée par l’effet de la décision publique pour les SEML). Le sommet de l’aberration est atteint lorsque, au terme de ce processus de banalisation, des entreprises privées reçoivent des prérogatives de puissance publique, dont l’usage était auparavant réservé à ces instruments privilégiés de l’action  publique soumis au contrôle direct des autorités publiques légitimes (comme on le voit aujourd’hui en fait de politiques d’aménagement foncier ou urbain).

 

La pratique du Partenariat Privé Public peut représenter une alternative favorable à la délégation de gestion à des entreprises privées. Il permet de mobiliser les compétences techniques et les capacités de financement d’opérateurs privés tout en assurant la propriété des ouvrages publics par la collectivité publique dès la réception des travaux, et d’associer le partenaire à la gestion tout en fixant a priori sa rémunération et en gardant la politique tarifaire dans les mains de la collectivité publique. Encore faut-il que le recours à cette formule ne soit pas seulement la conséquence de la pénurie de financements publics (auquel cas le Partenaire risque de négocier en position de force), et que la concurrence pour l’attribution des partenariats soit effective.

 

2.5. gratuité ou paiement par redevances d’usage. La gestion d’un bien ou d’un service public est un exercice subtil, une mécanique de précision. Il faut décider, en présence d’une rareté relative ou absolue, si le bien sera financé par l’impôt ou si l’usager sera responsabilisé à sa consommation par l’acquittement d’un prix, péage, ou redevance.

 

La gratuité s’impose pour les biens et services pour lesquels l’acquittement d’un prix est techniquement impossible ou ne serait pas possible sans des coûts de gestion (identifier les usagers et mesurer les consommations) prohibitifs par rapport au coût du service lui-même. Elle s’impose aussi pour les biens et services dont l’usage est rendu obligatoire. En revanche, il y a alternative et décision dans un grand nombre d’autres cas.

 

Le financement par l’impôt, acquitté selon les capacités contributives de chacun, garantit en principe l’égalité d’accès dans les meilleures conditions et le meilleur niveau de satisfaction collective. Mais les limites à cet optimum sont les suivantes: décidés par la bureaucratie, le choix des services à rendre et l’adaptation du volume de l’offre peuvent être déficientes ; la gratuité peut favoriser la surconsommation d’un bien rare et coûteux à produire ; elle peut aussi favoriser des inégalités dans l’appropriation de ce bien entre catégories sociales ou de revenus qui ont plus ou moins d’appétence ou sont plus ou moins compétentes pour son usage.

 

L’acquittement de redevances d’usage est un moyen, d’une part, de révéler les propensions à consommer d’un  bien ou d’un service, d’autre part, de  responsabiliser les citoyens à l’usage d’une ressource rare. Il peut aussi s’imposer pour des raisons d’équité, s’agissant de biens dont l’usage sera de facto réservé à une partie restreinte de la population (opéra, autoroutes), sauf si l’impôt progressif neutralise correctement cet effet.

 

Au demeurant, l’acquittement d’un prix, d’un péage, d’une redevance d’usage peut être organisé conformément au principe d’équité et d’égalité. D’abord par la péréquation tarifaire qui met à égalité les usagers résidents de zones où les coûts de production ou d’acheminement des biens, ou de prestation du service, sont différents (problème capital pour la gestion des services publics en France, pays étendu territorialement et où la population est répartie de manière très inégale). Symétriquement, une différenciation (progressivité, dégressivité) peut être introduite en fonction de l’intensité et de la rationalité des usages, voire pour rationaliser les usages dans l’espace ou dans le temps (heures et jours de pointe). La redevance peut couvrir des portions variables du coût complet de production (par exemple seulement les coûts variables, celui de l’investissement (coûts fixes) étant laissé au financement public, mais aussi moins ou plus que le coût variable). Le modèle de Ramsey Boiteux a donné naissance à une technique de tarification des productions en monopole qui permet la couverture du coût complet dans des conditions garantissant à la fois l’équilibre économique de l’exploitant et la maximisation des satisfactions.

 

Si la redevance d’usage obéit à des principes généraux dont l’application est l’essence du service public (couverture des coûts et réserve d’investissement, péréquation tarifaire  entre zones denses et non denses, facturations neutralisant soit les distances, soit les volumes), la bonne gestion du service ne saurait interdire la différenciation tarifaire. L’idée générale est de proportionner le prix aux coûts engendrés, notamment aux coûts marginaux d’une demande donnée.  Ainsi la demande des périodes de pointe (électricité, transports),  les réservations tardives qui perturbent les planifications de service, ou d’autres caractères de la demande générateurs de coûts spécifiques justifient la pratique de tarifs spéciaux. Certains tarifs spécifiques sur des services très utilisés peuvent contribuer au financement de certaines obligations de service public : ainsi pour les zones blanches ou peu denses, les lignes peu fréquentées, les sillons ferroviaires peu utilisés. Les ventes au coût marginal des places ou créneaux excédentaires ou peu occupées à des fins d’optimisation de la recette peuvent aussi trouver leur légitimité. Les techniques d’optimisation des réseaux et des services (meilleur service au meilleur prix d’équilibre)  peuvent tout à fait légitimement être mobilisées. Mais l’emploi de ces techniques doit rester dans les limites de l’accomplissement de la finalité des services, qui est de satisfaire toute demande raisonnable ou contrainte (départs en congés pour les chemins de fer, fourniture d’énergie par grands froids etc.).

 

La décision est parfois difficile à prendre. La gratuité peut de facto faire financer l’usage de services par certaines catégories minoritaires et aisées par la masse de la population qui n’en bénéficie pas. Deux exemples classiques sont ceux de l’opéra et de l’inscription aux universités. Ainsi faire payer largement les coûts aux spectateurs de l’opéra semble une mesure d’équité, mais cela contribue à fermer définitivement l‘accès des classes moyennes et populaires à cette forme supérieure de la culture. De même pour les frais d’inscription en faculté : faire couvrir une large partie des coûts de fonctionnement par les droits d’inscription peut sembler une mesure équitable, si l’ont tient pour fatal et irréversible que les enfants d’ouvriers ne peuvent y accéder, mais comme une mesure profondément injuste si au contraire on veut réaliser le droit égal d’accès aux études supérieures. En outre, si les droits d’inscription s’élèvent, comment s’opposer à la déferlante des universités privées ? Mais à l’inverse, la gratuité peut aussi favoriser de manière maximale l’usage de biens essentiels à la totalité de la population. Le choix de la gratuité peut également s’imposer en considération des coûts de gestion du péage, dès lors qu’elle n’est pas susceptible d’introduire en même temps des conséquences perverses (non acquittement des coûts par des non contributeurs fiscaux, dégradation des biens, surconsommation infondée, etc.) C’est dans ce cadre conceptuel que la question de la gratuité des transports publics urbains peut et doit être posée. De plus, comme on l’a vu plus haut, un impôt réellement progressif permet d’assurer un large accès à certains services, qui seront alors subventionnés par la puissance publique. Ce doit être le cas, en tout premier lieu, pour tous les services de l’éducation (à tous niveaux) et de la culture.

 

L’équité et l’égalité font parfois mauvais ménage. Toutefois la solution est accessible lorsque l’on peut différencier les redevances en fonction de la capacité contributive (ainsi un IR réellement progressif est en conformité avec la gratuité d’accès à l’université ou avec un système de redevances compensé par un régime de bourse adapté à la situation des couches populaires et des couches moyennes). C’est alors exclusivement une question de volonté politique, même si  le dilemme du prix de la place à l’Opéra de Paris est définitivement insoluble !

 

En tout état de cause, reste intolérable le ciseau mis en place par l’odieux régime actuel : baisse de la contribution publique des plus riches, hausses des coûts d’accès à maints services publics, sans véritables aides à l’accès (les fonds publics manquent, précisément suite à la réduction de la contribution des plus fortunés). A ce train c’est un véritable système d’exclusion, non seulement des classes populaires, mais également des classes moyennes, qui se met en place.

 

 

2.6. gestion des situations de congestion, de saturation ou d’épuisement. A l’approche des situations de saturation, de congestion, ou d’épuisement, il faut décider entre réinvestir, reproduire, c’est-à-dire augmenter l’offre, ou réduire, réguler, modérer, rationnaliser l’usage. Cela renvoie du coup à la question des arbitrages entre dépenses et entre investissements publics, à l’optimisation d’un niveau toujours limité de ressources.

 

S’il faut rationnaliser l’usage, ou augmenter l’offre, comment s’y prendre ? Les moyens sont encore multiples : pour la première option, on peut augmenter l’investissement public ou associer des capitaux privés à la prestation. Le développement des « partenariats privés publics » (PPP) sont une technique d’association du secteur public aux investissements publics nécessaires (et pas seulement à la gestion), obéré toutefois par la création artificielle et délibérée d’une rareté de la ressource publique.  En tout état de cause, le recours à la formule du PPP pour des ouvrages publics nouveaux (tous les investissements réalisés devant toujours revenir à l’Etat dès la réception des travaux) ne saurait justifier la stupide politique de cession d’ouvrages financés par l’impôt (telle que l’absurde cession, réalisée il y a peu, des autoroutes françaises) à des sociétés privées qui vont s’empresser d’organiser l’évasion fiscale de leurs considérables bénéfices.

 

Le souci d’équité peut conduire  faire supporter les dépenses le plus directement par les usagers, mais il ne faut pas que cela conduise à une sorte de privatisation du bien public. Ainsi un lotissement urbain fort bien équipé pourrait supporter en propre les frais de son éclairage public, mais les habitants pourraient un jour vouloir en reprendre la propriété, enfermer leur quartier dans des barbelés, et imposer un péage aux étrangers.

 

De même le souci de maximiser la satisfaction publique et celui d’équilibrer les comptes sont parfois difficiles à concilier. Ou encore, la nécessité de maintenir à un haut niveau l’offre de biens publics et celui de ménager des arbitrages intelligents entre investissements publics. Entre le désir de créer des biens collectifs sans valeur, des « externalités positives », qui vont enrichir la collectivité, et celui de faire payer à chacun son dû.

 

Pour la seconde option, l’un des moyens est l’augmentation de la redevance ou du péage, générale ou visant certains usages en particulier, qui doit toutefois se faire, on vient de le voir, dans les limites de la protection du droit d’égal accès et de l’équité. L’autre moyen est la réglementation des usages afin d’arbitrer entre usages plus ou moins indispensables, ou substituer d’autres services pour les usages où le premier s’impose avec le moins de raisons. Le caractère général de toute réglementation permet difficilement de tenir compte des situations particulières, dont certaines peuvent injustement frappés par la règle commune. Le caractère démocratique de la délibération permet d’atténuer, sans les faire disparaître, les sources possibles de distorsion.

 

2.7. obligations de service public. Un enjeu capital est donc celui des obligations de service public. L’un des grands mensonges de la Commission européenne a été de prétendre que l’introduction de la concurrence dans les services publics n’aurait pas d’effet délétère sur la qualité du service, dès lors que les obligations du service restaient définies précisément et imposées à tous les opérateurs. Mais ce qu’elle a dissimulé, c’est d’abord que l’état même de concurrence, avec la perte d’économie d’échelle, les coûts supplémentaires de conquête des clients et de rémunération des actionnaires, engendraient nécessairement une baisse de la qualité du service ; ensuite qu’elle couvrait la tendance à l’abaissement du niveau des exigences de services, d’abord sous couvert de définir un « Service universel », sorte de service d’assistance aux plus démunis, qui tend à devenir la seule norme de ce qui est obligatoire. D’autres perversités ont été observées : par exemple celle de ne faire porter les obligations de service public que sur les opérateurs historiques, puis de leur contester toute compensation financière de ces obligations, amenant ceux-ci à précipiter le délitement du service public.

 

L’infamie apparaît ici, en ce que, pour les  télécommunications par exemple, ni la fourniture de l’internet (et a fortiori de l’internet à haut ou très haut débit), ni la fourniture du service de téléphonie mobile n’ont jamais été incorporés dans le champ des obligations de service. A fortiori la fourniture de bouquets de services ( « triple » ou « quadruple play »), qui sont les moyens les plus efficaces de réduire les prix unitaires, reste totalement étrangère au monde des obligations de service public. Aucun des fréquents progrès technologiques n’a été utilisé pour rendre obligatoire, au moins, la fourniture du niveau technologique antérieur. Ce sont les collectivités publiques qui doivent, sur les fonds prélevés par l’impôt, compléter les réseaux, assurer la couverture des zones blanches et la montée en débit, en payant pour cela les services d’opérateurs qui ont omis de les assurer par eux-mêmes dans le cadre des obligations qui auraient dû leur être imposées. De même, à mesure de la privatisation des services de fourniture d’électricité et de gaz naturel, les obligations de service sont dégradées ou ne sont pas mises à jour, parce que cela serait contraire à l’investissement dans ces secteurs de nouveaux capitaux privés dont la rentabilité est devenue la priorité. Les services qui ne sont pas incorporés dans le champ du service public ne peuvent pas même faire l’objet de tarifs sociaux, ce qui contraint les couches populaires à acquitter le prix fort pour des services qui sont pourtant devenus essentiels (par exemple l’internet pour la recherche d’emploi).

 

La dégradation des obligations de service public est l’élément d’un tout, une gigantesque offensive issue la Commission européenne pour le démantèlement des services publics, dont les autres instruments dont l’obligations de mise en concurrence et l’abolition des monopoles de service public, la dissolution du régime des Etablissements publics conduisant à leur transformation en sociétés de capitaux puis à leur privatisation, l’interdiction des aides publiques aux entreprises publiques considérées comme des distorsions de concurrence,  l’attaque contre les tarifs réglementés, etc.

 

Le maintien ou l’élévation des obligations de service public a certes un coût. Mais ce coût est aggravé par l’abandon de politiques publiques cohérentes. Un exemple en est donné par les transports ferroviaires régionaux de voyageurs. Le maintien en activité de lignes déficitaires, car peu utilisées, est évidemment coûteux pour la SNCF. La mise à contribution des régions peut s’en trouver justifiée. Mais cette situation ne peut être comprise sans l’orientation générale des politiques publiques en faveur du transport routier, condamnable sur le plan écologique et condamnée à terme proche par l’élévation des coûts de l’énergie. Un raisonnement parallèle peut être fait s’agissant du transport ferroviaire de marchandises, qui reste entravé par le non acquittement par le transport par camions des coûts effectifs qu’il engendre et l’absence d’investissements de mise à niveau du réseau ferroviaire. Il ne faut pas oublier qu’une amélioration de l’offre et une restauration de prix  relatifs rationnels entre services peut redonner vigueur à des services autrefois déficitaires ou rendus artificiellement déficitaires.

 

* * * *

 

Une des idées principales à retenir est qu’en matière de décision de statut public ou privé d’un bien, et en matière de gestion de biens publics, il est un large champ qui est laissé à la décision politique. La vulgate qui veut nous faire entendre qu’il n’y a la dedans que nécessité, et que la nécessité conduit inéluctablement à la privatisation de tout, est un mensonge de la pire espèce.

 

Une autre conclusion est la complexité des paramètres qui gouvernement les choix à faire en ces matières et la difficile conciliation entre plusieurs principes et exigences. Contrairement à une autre vulgate, souvent répandue «  à gauche », rien n’est simple en ce domaine et les «  y a qu’à » ne sont pas de mise. C’était l’honneur du CNR et des premiers gouvernements de l’après-guerre d’avoir pris tous ces problèmes à bras le corps, sans fléchir sur les décisions fondamentales, mais également sans éviter le détail et la technicité des choix de gestion. Un effort de même ampleur s’impose aujourd’hui si l’on veut maintenir vivante l’idée des biens et services publics.

 

La troisième idée est que l’opprobre qui entoure la propriété publique de moyens de production, sous l’exemple de la bureaucratisation de l’économie soviétique et sous la charge du néo-libéralisme doit être repoussé. Deux éléments sont ici à prendre en considération : d’une part l’impact de la direction de l’économie par un pouvoir démocratique ou pas ; d’autre part, les potentialités inédites qu’offrent les techniques informatiques pour opérer la planification de l’usage des moyens. L’examen de cette question sort du cadre de cette étude, mais il est d’une importance capitale.

 

 

  1. III. Comment régénérer les services publics ?

3.1.            Repousser les attaques juridiques et politiques contre les services publics liées à la construction communautaire

3.2.            Régénérer la gestion des services publics

3.3.            Protéger le caractère non marchand de ces deux grands services publics que sont l’Education nationale et l’hôpital public, rénover également leur direction et leur gestion dans le sens d’un meilleur accomplissement du service

 

3.1. Repousser les attaques juridiques et politiques contre les services publics liées à la construction communautaire

 

On a vu l’engrenage fatal par lequel les institutions communautaires, lâchement secondées par les gouvernements français, en ce compris les gouvernements PS, ont entrepris de détruire les services publics : sous le programme général d’instaurer un « marché unique où la concurrence est libre et non faussée », aménagement des monopoles commerciaux (dans le sens de l’abolition, et non de la coordination européenne des monopoles), ouverture à la concurrence généralisée détruisant les économies d’échelle et les mécanisme de péréquation, remise en cause de la forme de l’Etablissement public par utilisation du principe de l’interdiction des aides d’Etat , remise en cause de l’économie mixte  par application doctrinaire du régime de l’accès à la commande et à la mission d’intérêt général, etc. Toute une panoplie d’instruments utilisés alternativement pavent la fausse route de la construction européenne sous l’égide du néo-libéralisme et de l’ordo-libéralisme.

 

Il s’agit donc en premier lieu de rompre avec l’engrenage malsain du droit communautaire d’inspiration néo-libérale, qui de réformation des monopoles nationaux en directive d’ouverture à la concurrence, de remise en cause du statut des établissements publics par le régime du contrôle des aides d’Etat en resserrement tatillon des règles d’’accès aux missions d’intérêt général, détruit le statut des organes d’intervention publics, provoque une ouverture à la concurrence dans des secteurs qui sont radicalement inaptes à une exploitation concurrentielle (monopoles naturels), et oblige les collectivités publiques à ouvrir aux capitaux privés en quête d’occasion d’investissement le champ des services publics.

 

Entrepris depuis l’Acte unique européen, ce démantèlement est aujourd’hui, après 25 années de démolition, pratiquement achevé.  Il n’existe pratiquement plus de Services Publics dans le secteur industriel et commercial. S’agissant même du transport ferroviaire et de la Poste, derniers secteurs ouverts à la concurrence et à la privatisation,  les textes organisant la dissolution du service public sont tous déjà adoptés, ne manquent encore que les mesures de transposition ou la mise en œuvre des procédures qui doivent la concrétiser.

 

On a pu souligner, parfois à juste titre, que ce processus de démantèlement a été aggravé par les incuries des gouvernements français successifs, leur refus d’utiliser des leviers qui étaient encore disponibles, le délaissement de la direction de maintes entreprises publiques[9], mais ces griefs ne sauraient dissimuler la source des attaques, le libéralisme militant et fanatique qui nous arrive par le Thalys.

 

Le processus de démantèlement est aussi largement engagé dans des domaines tels que celui de la gestion hospitalière, du logement social,  d’une manière générale, des services sociaux, qui par de multiples biais, sont néanmoins, jour après jour, assimilés à des services économiques d’intérêt général et soumis aux mêmes régulations, par la biais du principe de libre établissement et de la fameuse directive « Services », dont les aspects les plus destructeurs, repoussés dans un premier temps, sont réinstillés par petites touches dans divers textes plus spécifiques.

 

En matière d’éducation, de santé  et de protection sociale en général, l’attaque est plus insidieuse, mais non moins puissante : si la jurisprudence de la CJUE n’a pas encore osé s’attaquer au régime protecteur qui couvre les systèmes régis par le principe de solidarité, et empêche la remise en cause des principes d’universalité et d’unicité au profit d’une mise en concurrence généralisée et d’une soumission aux impératifs de marché, les tentatives n’ont pas manqué et ne sauraient que se reproduire : par exemple dans l’affaire dite « Poucet Pistre », qui mettait en cause le monopole de l’Assurance Maladie et l’obligation d’affiliation, l’Avocat Général (anglais) avait soutenu le principe  de la soumission aux règles de concurrence.

 

Mais l’attaque se développe par des moyens plus insidieux, mais néanmoins particulièrement efficaces : les contraintes financières imposées aux Etats membres par l’intermédiaire de règles de discipline budgétaire qui, sans être absurdes par elles-mêmes produisent des effets particulièrement dévastateurs lorsqu’on les rattache à la concurrence fiscale instaurée en Europe dans un ensemble caractérisé par la libre circulation des capitaux et des marchandises. Le moins-disant fiscal qui en résulte mécaniquement crée le déficit budgétaire qui, combiné à la dépendance forcée de ces Etats à l’égard des marchés financiers, les contraignent à la « politique des caisses vides » : l’absence de ressources de financement suffisantes entraîne inéluctablement le rétrécissement de l’étendue des protections et la contraction des offres de services. Le  fait que les difficultés financières des Etats (dépassement des critères de Maastricht) sont en majeure partie causées par les conséquences de la crise financière et des dépenses occasionnées par le sauvetage du système financier et la poussive réparation des conséquences de la crise sur l’économie réelle est évidemment totalement occulté et n’entraîne aucune modification des règles absurdes. Ici également le sauvetage de ces services est inenvisageable sans une politique de rupture à l’intérieur de l’Europe.

 

L’ampleur des dégâts déjà constatés fait que toute politique de reconstruction, doit être à la fois particulièrement résolue, et menée par des moyens méticuleusement choisis. S’agissant des Services Publics Industriels et Commerciaux, il faut éviter que la reprise de leur contrôle ne soit une nouvelle occasion d’appauvrissement des finances publiques. Toute renationalisation ne peut être opérée qu’avec des modalités d’indemnisation des actionnaires spécialement  restrictives, qui prenne en compte l’enrichissement indu que ces mêmes actionnaires ont réalisé sous forme d’appropriation préalable de biens publics (réseaux soustraits au domaine public, appropriation de réserves techniques par les compagnies des eaux, etc.). Dans le strict immédiat, quelques techniques peuvent être employées : la golden share qui redonne à l’Etat un pouvoir de contrôle sur les décisions stratégiques, la nomination de commissaires du gouvernement dans toutes les entreprises de service public, la « revisitation » intransigeante du corpus des obligations de service public, auxquelles tous les opérateurs sans exception doivent être soumis.

 

Il faut toutefois effectuer les renationalisations nécessaires  et mettre immédiatement un terme au démantèlement des services publics encore existants. La renationalisation s’impose absolument en matière de fourniture et de distribution énergétique, compte tenu de l’enjeu considérable que constitue  la capture de la rente nucléaire par les opérateurs privés et par EDF. En matière de télécommunications, il suffira d’établir un sévère contrôle public sur les obligations de déploiement des réseaux et sur les prix des fournitures en gros et des terminaisons d’appel, voire de récréer un Etablissement Public en charge de tous les réseaux. D’une manière générale, il est indispensable d’établir une planification des services publics, à laquelle devront se soumettre tous les opérateurs lorsque le secteur est déjà ouvert à la concurrence. L’organe de cette planification devra disposer d’un pouvoir de direction, et de prérogatives étendues en matière d’enquête et de contrôle de gestion, qu’il devra mettre en œuvre sans égard au caractère privé ou encore (partiellement) public des entreprises, eu égard à la complète dégénérescence de la gestion de ces entreprises qui visent à combiner les délices du monopole et de l’entente anticoncurrentielle. Un  nouveau pouvoir exigera également la reconstitution de services publics efficaces à l’échelle européenne, fondés sur une coordination obligatoire des opérateurs nationaux, à l’image de celle qui réunit aujourd’hui les régulateurs.

 

Ce processus ne saurait non plus réussir sans un vigoureux effort de réforme des modalités concrètes de gestion et d’exploitation de ces entreprises et sans la participation des usagers et des collectivités publiques intéressées au contrôle. Quant au personnel, il faut trouver un retrouver un équilibre entre le rétablissement de la dignité et la sécurité dans le travail (traiter le syndrome France Telecom) et l’abolition de certains privilèges incompréhensibles (le CE d’EDF et le régime de retraite du secteur électrique, dont les surcoûts sont assumés par la collectivité des usagers).

 

3.2. Régénérer la gestion des services publics

Nous entrons ici dans un domaine délicat : c’est un lieu commun de la pensée « de gauche » qu’une fois sanctuarisés la sphère des « services publics », il ne peut plus être question de discussions sur l’efficience, la qualité du service, la rentabilité. « Il n’y a … mettre l’argent public nécessaire, en le prenant où il est …. ». Nous nous heurtons ici à la redoutable collusion de ceux, à quelque niveau qu’ils se situent, qui veulent utiliser leur situation d’emploi dans le service public pour exploiter la rente du monopole, et de ceux qui savent que la meilleure propagande contre le service public est de lui laisser manifester toutes les incuries, inefficacités, gabegies dont il est capable sous l’effet d’une gestion désengagée et oublieuse du fait que le service public est le service de la collectivité.

Le champ de la réflexion est extrêmement vaste : il couvre à la fois les grands services publics que nous appelons « industriels et commerciaux », qu’ils soient locaux ou nationaux, les services publics administratifs, les nouveaux domaines déclarés d’intérêt publics et la gestion des biens publics en général. Le programme général que nous posons est celui d’une socialisation (sous des formes variées et adaptées) de l’ensemble des activités d’intérêt public.

Nous pouvons retenir plusieurs axes de travail :

3.2.1. Identifier les causes d’inefficiences observées dans les services publics

La position et l’organisation statutaire des services publics ne favorisent pas l’adoption de modes de gestion garantissant l’adaptation permanente des services, qui est pourtant la condition d’un niveau de satisfaction élevé de la collectivité des usagers. Il en résulte une perte d’efficience qui peut être la cause du discrédit ou de la délégitimation de services publics, lesquels constituent la meilleure aide que l’on puisse apporter aux destructeurs de ces services.

 

Parmi les facteurs qui favorisent la perte d’efficience, figurent l’inexistence d’une culture de l’innovation, de comparaison des expériences et de diffusion des bonnes pratiques, les obstacles à l’expérimentation contrôlée,  l’absence d’identification des objectifs et des obligations d’intérêt général, la passivité dans le contrôle de leur exécution.

 

Une fois que seraient réunies les conditions politiques de réhabilitation des services publics, la mise en œuvre de ces bonnes pratiques de gestion deviendra essentielle.

 

3.2.2. Etablir des indicateurs pertinents d’efficacité économique et sociale des services publics

A côté des indicateurs purement comptables, il convient d’établir des indicateurs de l’efficacité économique et sociale des services publics, qui doivent mesurer la diffusion d’utilités dans la collectivité, la contribution apportée à la protection de l’environnement, la baise du coût d’accès, l’évolution des coûts de gestion pour une qualité de service donnée, le rôle des services dans la réduction des inégalités sociales, la qualité de services elle-même.

 

Chaque service devrait mettre en place une telle batterie d’indicateurs et faire de la discussion de l’évolution de ces indicateurs un élément clé du management.

3.2.3. Donner aux collectivités publiques des instruments pour optimiser le choix entre exploitation en régie ou en délégation de services publics, établir une véritable transparence de la gestion déléguée

3.2.3.1. Créer des conditions favorables à l’arbitrage éclairé entre les deux modes de gestion, par la mise à disposition de comparatifs efficaces et sûrs, et la neutralisation des déséquilibres tenant aux régimes fiscaux. Le dogme selon lequel la gestion déléguée est meilleure puisqu’elle combine les avantages du contrôle public et de la gestion entrepreneuriale cède devant les réalités. La gestion en régie peut bien souvent présenter des avantages. La question de l’eau en apporte la démonstration et le mouvement de resocialisation des services de l’eau en est le symptôme ;

3.2.3.2. Mettre fin à l’exploitation scandaleuse de certains services publics par les entreprises déléguées, avec l’instauration de véritables pouvoirs des collectivités concédantes et des corps de contrôle sur les comptes des sociétés qui en sont chargés et la possibilité de leur imposer des contrats d’objectifs en termes d’investissement, de services et de prix ;

3.2.3.3. Substituer le régime du marché public ou du Partenariat Public privé (PPP) à celui de la DSP quand cela peut rendre plus transparente la gestion des services et faire participer effectivement le gestionnaire à la correction de ses erreurs de gestion ;

 

 

3.2.4. Redéfinir le rôle de la puissance publique, de la collectivité des usagers, du management et des salariés dans la modernisation des services publics

3.2.4.1. Mobiliser les usagers citoyens dans le contrôle de la gestion des services publics, nationaux comme locaux. Les comités représentatifs d’usagers qui seront constitués auprès de chacun d’entre eux seront dotés de pouvoirs spécifiques, dont ceux d’adresser des observations et remontrances aux organes dirigeants des organismes et ceux de soumettre à délibération les décisions de nature à améliorer la qualité du service et la gestion des entreprises ;

 

3.2.4.2. Associer toutes les catégories de personnel à la réflexion sur l’efficacité économique et sociale du servie rendu, les meilleurs pratiques, les observations faites par les comités d’usagers. Diffuser l’habitude, pour le personnel, de ne jamais dissocier ses revendications professionnelles des intérêts des usagers.

3.2.5. Réformer la direction et la gestion des entreprises publiques (d’Etat ou de collectivités territoriales)

3.2.5.1. Modifier les conditions de nomination des dirigeants, qui devrait passer le filtre des assemblées délibérantes et d’organes de représentation des usagers, le contrôle régulier de l’accomplissement du cahier des charges, compte rendu de mandat ;

3.2.5.2. Renforcer les pouvoirs des représentants des usagers des services publics dans les conseils d’administration, par des prérogatives de surveillance, de rapport public et de veto sur les décisions (avec des procédures pour arbitrer les désaccords persistants entre eux et les directions) ; sanctionner sévèrement la corruption possible de ces représentants et limiter pour eux également le cumul des mandats ;

3.2.5.3. Assurer la présence dans les organes de direction et de surveillance des collectivités territoriales,  même pour les services publics nationaux.  Instaurer un organe national indépendant des entreprises gestionnaires pour exercer les pouvoirs de contrôle en les dotant de tous les pouvoirs nécessaires.

3.2.6. Donner toute son importance à la question du contenu des obligations de service public et au cahier des charges d’un service public et à la vérification effective de sa mise en œuvre :

3.2.6.1. Elever le corpus des obligations de service public à mesure des progrès économiques et techniques : par exemple, placer l’accès à l’internet à haut, voire très haut débit, dans celles relatives aux services de télécommunication, ainsi que la fourniture d’un service « quadruple play » ; en matière énergétique, introduire la fourniture gratuite de systèmes de régulation intelligente de la consommation et l’organisation de périmètres d’équilibre réduits faisant toute sa place à la consommation locale d’énergies renouvelables; fixer de manière ambitieuse les obligations de desserte en matière de transport et de fourniture des services postaux, condition nécessaire pour relancer l’usage de ces services et leur permettre de retrouver l’équilibre économique ; revenir à un contrôle efficace des coûts, des redevances et des prix.

3.2.6.2. Mesurer la réalisation de ces obligations, donner à cette vérification un caractère public et contradictoire, conditionner la rémunération des dirigeants à l’atteinte de ces objectifs

3.2.6.3. Généraliser les techniques du « benchmarking », pratiquer l’expérimentation contrôlée, établir des codes de bonnes pratiques, diffuser les meilleures expériences, associer largement le personnel et les usagers à ces exercices, mesurer de manière adéquate l’efficience du service public

3.2.6.4. Doter l’organe de contrôle national de pouvoirs de remontrances et d’injonction pour assurer l’application effective des obligations de service public.

 

3.3. Protéger le caractère non marchand de ces deux grands services publics que sont l’Education nationale et l’hôpital public, rénover également leur direction et leur gestion dans le sens d’un meilleur accomplissement du service

3.3.1.1. L’école, le collège, le lycée.

 

A l’évidence, le système scolaire français connaît un échec croissant. Cet échec est patent dans l’accomplissement des trois missions qui sont les siennes : éduquer, c’est-à-dire former un citoyen, un individu apte à la relation sociale ; instruire et préparer à l’insertion dans l’activité professionnelle ; égaliser les patrimoines culturels et donc les chances de réussite entre les enfants issus de tous milieux sociaux et culturels. Un échec aussi massif est à mettre en relation avec des faisceaux de facteurs puissants et convergents : le sentiment implicite des possédants, selon lequel l’école est avant tout une sorte de charge fiscale et un milieu dont leurs  enfants doivent de toutes manière être exemptés ; le communautarisme social, ethnique, voire religieux, la reformation entre établissements et à l’intérieur même des établissements des clivages que l’Ecole de la République a pour mission de surmonter ; le pédagogisme, idéologie qui réduit l’éducation à une technologie qui doit être mise en œuvre de manière moniste et uniforme et sans égard à l’œuvre proprement éducative ; une vision caricaturale de l’école républicaine qui n’est qu’une manière de protection des conservatismes et de l’élitisme réactionnaire. Toutes ces influences néfastes se nouent les unes aux autres dans une vaste et cynique démission : ne pas demander à l’école plus qu’elle ne peut donner.

 

Or, sans qu’il soit nécessaire d’épouser les utopies pédagogiques du siècle des Lumières, il reste que l’Ecole est le creuset de la République. Il n’y pas de réhabilitation de la République, du partage d’un espace politique et social commun, sans restitution de l’Ecole. Ce chantier doit être entrepris par tous les bouts : la réforme des structures générales de l’éducation et des statuts des établissements, des enseignants et du personnel péri-éducatif, des inspections, des directions d’établissements ; la réforme du corps enseignant lui-même, la réforme des enseignements, des programmes et de la pédagogie.

 

On ne peut ici qu’esquisser certaines orientations, qui doivent bien entendu être enrichies et faire l’objet de débats, car on ne réformera pas par décret une institution qui rassemble plusieurs centaines de milliers d’individus et les affecte dans des processus aussi profonds et intimes que la transmission et la réception intergénérationnelles.

 

3.3.1.1.1. Replacer l’enseignement technologique au cœur de la filière générale d’enseignement, créer et valoriser une filière complète d’enseignement technologique conduisant jusqu’aux niveaux supérieur d’enseignement et de qualification ; réhabiliter la formation en alternance, non comme voie d’expulsion du système scolaire, mais comme moyen de bonification des talents d’enfants qui s’expriment par d’autres voies que celles valorisées par la filière « classique » ;

3.3.1.1.2. Redynamiser le corps enseignant et améliorer sa formation :

 

3.3.1.1.2.1. Le recrutement doit relever non seulement de critères académiques, mais aussi de la capacité pédagogique et l’aptitude à la gestion de groupe ;

3.3.1.1.2.2. Restaurer de véritables écoles de formation professionnelle ;

3.3.1.1.2.3. Généraliser les périodes d’insertion des enseignants dans la vie sociale et économique;

3.3.1.1.2.4. Mixer le corps enseignant régulier et les interventions extérieures ;

3.3.1.1.2.5. Redéfinir les profils de poste de professeur, prévoir une variété de profils faisant place à la diversité des rôles d’enseignant (animation, direction pédagogique, interdisciplinarité…), définir des profils de carrière, tout en laissant au volontariat l’accession à ces nouveaux statuts.

3.3.1.1.3. Etendre les zones d’éducation prioritaire, renforcer leurs moyens et la mesure de leurs résultats, les doter d’enseignants expérimentés et motivés ; d’une manière générale attribuer aux établissements d’enseignement une dotation globale de fonctionnement inversement proportionnelle au Quotient familial des parents des enfants scolarisés.

3.3.1.1.4. Mettre au cœur du fonctionnement de tous les établissements le projet pédagogique, l’équipe de projet, créer un cadre propice à l’expérimentation et à la pluralité des approches dans le cadre de la collation de tous les diplômes par l’Etat, mettre en terme aux uniformités stérilisantes et sans apports véritables au projet républicain, créer des districts pédagogiques à l’intérieur desquelles sera présente une diversité suffisante d’offres pédagogiques ;

3.3.1.1.5. Généraliser le mouvement régional, dans le respect des grands équilibres interrégionaux, donner aux directions d’établissement une certaine liberté de recrutement (ou aux équipes en place un certain pouvoir de cooptation) en fonction des projets pédagogiques ; établir dans tous les établissements secondaires une direction bicéphale composée d’un principal permanent et d’un principal adjoint issu du corps enseignant en rotation annuelle ou biannuelle

3.3.1.1.6. Restaurer les missions éducatives du collège : le collège unique ne peut remplir son rôle que s’il n’est pas le mime des anciens lycées quand seule une minorité d’enfants, issus des classes aisées, y accédaient. Le modèle de distribution des savoirs disciplinaires cloisonnés sans suivi de l’évolution intellectuelle et psychologique globale des adolescents est en échec complet. L’équipe enseignante sera resserrée (enseignants pluridisciplinaires) et répondra d’un suivi global de la communauté d’enfants placée sous sa responsabilité. La fonction éducative (socialisation, apprentissages de la vie commune, entrainement à la prise de responsabilité, formation éthique) reprendra place au cœur du projet. 

3.3.1.1.7. Restaurer la communauté éducative : participation des élèves à l’élaboration du règlement intérieur, sanction (par des procédures associant les élèves) aux actes d’indiscipline et d’incivilité, enseignement systématique des valeurs de la République, suivi personnalisé des élèves, renforcement du rôle des comités de parents, partie intégrante de l’administration des établissements, recréation (sans les abus) de l’esprit de corps parmi les élèves.

3.3.1.2. L’hôpital public.  Il en sera traité ci-après en 4.1.4.

 

  1. IV. Sanctuariser et rénover les grands systèmes de protection collective dans le contexte de l’économie mondialisée.

4.1. L’assurance maladie universelle

4.1.1. L’assurance maladie universelle est une des plus grandes conquêtes sociales jamais réalisées. Elle réalise dans une sphère déterminée, mais essentielle, la santé, un principe de répartition parmi les plus avancés, selon lequel chacun contribue selon sa capacité et reçoit selon ses besoins, dans un régime globalement soustraits aux mécanismes de marché. Elle a permis une amélioration considérable du niveau de la santé publique, dans des conditions de grande (sinon parfaite) égalité entre les individus. Ses ennemis exploitent à l’envi les dures contraintes financières dans lesquelles ce système est placé dans les pays avancés. En effet, pour des raisons structurelles et irrépressibles – perfectionnement des moyens diagnostiques et thérapeutiques, progrès de la médecine prothétique (PMA notamment, mais également thérapie génique), allongement considérable de la durée de vie, auquel elle a d’ailleurs grandement contribué – , les dépenses de santé croissent depuis une trentaine d’années sur un rythme de 5 à 6 % par an, tandis que l’accroissement du PIB reste, dans les pays avancés, durablement calée sur une pente de 2% en moyenne. La tension financière qui en résulte est utilisée par ces adversaires pour procéder à un délitement insensible, mais flagrant de ses services.  De plus, fondée à l’époque de prévalence des maladies infectieuses, qui sont en voie de maîtrise complète, elle fait face, outre l’essor des maladies neuro-dégénératives liées au vieillissement,  à l’explosion des maladies chroniques et non transmissibles (cancers) dont l’origine est clairement environnementale, c’est-à-dire résulte des dérèglements des modes de fonctionnement du système de production et de consommation. Dès lors, les pratiques curatives et diagnostiques ne font que suivre passivement une explosion des facteurs de risque de santé. De plus, le système de soins est marqué par de forts préjugés scientistes du corps professoral et médical qui privilégie de manière systématique une médecine chimique, encouragée par ailleurs par l’industrie pharmaceutique, au détriment de modes de traitements peu intrusifs et sans effets secondaires, pourtant d’une efficacité éprouvée pour le traitement d’affections ou de pathologies bénignes.  Enfin, le système de soins incarne de manière quintessentielle l’augmentation irréversible du prix relatif des services en raison de la part irremplaçable du travail et des moindres possibilités de gains de productivité, nonobstant les gains d’efficacité dans les techniques médicales proprement dites. C’est ainsi que les dépenses de santé croissent structurellement à un rythme très supérieur au PIB en dépit même des régulières décisions de baisse des prises en charge et des remboursements.

4.1.2. Dans ce contexte, on ne voit que trois évolutions possibles du système à terme raisonnable : soit son éclatement au profit d’un système d’assurances privées et régi par la concurrence – vœu secret des cercles néo-libéraux - ; soit sa scission en deux systèmes, l’assurance maladie obligatoire (régimes de base) étant concentrés sur la prise en charge du gros risque (maladies graves, hospitalisation), tandis que la médecine ambulatoire et le traitement des affections les moins graves – quoique possiblement très invalidantes – serait renvoyé à la prévoyance individuelle et à l’assurance complémentaire (mutuelles ou assurances complémentaires), devant lesquelles l’inégalité sociale repend le dessus ; soit encore une sévère réorganisation du système de santé dans son ensemble, afin de régler deux difficultés majeures : le sous-développement de la prévention au profit du soin (mode de fonctionnement délétère au moment du développement des affections de santé environnementale), et l’insertion d’un fonctionnement libéral au sein même d’un système de remboursement à guichet ouvert, qui devient une assurance financière des prestataires de soins beaucoup plus que des assurés eux-mêmes.

4.1.3. C’est parce que nous repoussons les deux premières évolutions que nous devons nous consacrer, pour sauver le système de l’assurance santé universelle et en amplifier les bienfaits, à déterminer les voies d’un «  mieux soigner » qui soit en même temps, de nature à en maîtriser le coût collectif. Les orientations qui suivent constituent l’esquisse d’un tel programme d’action..

4.1.4. Réformer les statuts de l’assurance maladie en sorte à mettre au cœur de ses missions la santé publique et la prévention, et non la seule couverture du coût des soins et des pertes de revenus

La mission du régime d’assurance maladie doit être redéfinie en sorte à viser une amélioration mesurable de l’état de santé de la population couverte. Prévention, prophylaxie, dépistages précoce de maladies graves, actions d’éducation pour l’alimentation saine et la santé, lutte contre les comportements à risques, correction sévère des pratiques de production alimentaire délétères pour la santé, éradication des nuisances environnementales passeront au premier plan des objectifs des acteurs du système. La santé au travail deviendra un axe majeur de la politique de santé. La médecine du travail sera rendue totalement indépendante des employeurs. Devra également être privilégié l’objectif de diminuer la charge médicamenteuse et de réhabiliter les pharmacopées éprouvées, sans effet secondaires, pour des affections chroniques bénignes.  Les pratiques industrielles génératrices de substrats environnementaux nuisibles pour la santé humaine seront mises à contribution pour financer les mesures de diminutions des risques de santé liés aux conditions de vie. D’une manière générale, l’assurance maladie doit devenir une assurance santé.

4.1.5. Elever la qualité et maitriser le coût pour la population de la médecine ambulatoire :

4.1.5.1. planifier la démographie médicale en fonction des besoins sanitaires de la population, en combinant les incitations et les règles de droit ; fixer des objectifs régionaux par spécialité; fixer un numerus clausus de formations par spécialité et par région, avec obligation faite aux médecins d’exercer au moins dix années dans la région de formation ; établir des systèmes d’incitation et de sanctions financières pour faciliter l’adéquation aux besoins; si nécessaire, prendre des mesures de déconventionnement lorsque les ratios de densité médicale sont dépassés. ..

4.1.5.2. Surmonter le système du paiement à l’acte, en instaurant des rémunérations à la mission ou au traitement de la pathologie ; mixer la rémunération à l’acte avec un système de médecin référent dont une partie de la rémunération est forfaitaire et affectée au suivi médical général, au dépistage, à la prévention, à l’éducation sanitaire d’une population déterminée ; constituer avec les syndicats de médecins généralistes et toute organisation représentatives de soignants des conseils chargés du suivi de la mise en place de la politique du médecin référent et de la diffusion des meilleures expériences .

4.1.5.3. Maîtriser le phénomène des dépassements d’honoraires : fixer des maxima régionaux ou infrarégionaux pour ces dépassements, établis selon des indicateurs objectifs de coûts d’exercice; instaurer des mesures de publicité préalables suffisamment efficaces ; déconventionner les médecins pratiquement des dépassements supérieurs aux maxima autorisés ; développer des maisons médicales gérées par les organes de l’assurance maladie ou les complémentaires, employant des médecins salariés ; s’appuyer largement sur les organismes d’assurance maladie complémentaire pour réguler ce phénomène.

4.1.5.4. instaurer une obligation contrôlée de formation continue des médecins, tenir un inventaire des grandes erreurs diagnostiques et thérapeutiques et s’en servir pour la formation des médecins.

4.1.5.5. généraliser et vérifier les obligations de participations aux systèmes de garde et aux systèmes d’urgence (maisons médicales et dispensaires susceptibles de décharger les services hospitaliers d’urgence) ; instaurer un système de sanctions en cas de non accomplissement des obligations ; articuler les permanences de soins en médecine ambulatoire avec les structures publiques de prise en charge légères.

4.1.5.6. généraliser les références  médicales opposables (RMO)et juguler les dérives de prescriptions au-delà des indications contenues dans les AMM et l’ignorance des messages de pharmacovigilance ; sanctionner de manière progressive les violations graves et répétées des RMO ;

4.1.5.7. imposer la prescription en Dénomination commune internationale (DCI), interdire la prescription de marque ;

4.1.5.8. généraliser les systèmes et méthodes de suivi informatisé (tiers payant, télétransmissions, DMP) ; rendre le tiers payant obligatoire pour les prestations de soins, d’examen et de diagnostic ;

4.1.5.9. aider les médecins à adopter les techniques innovantes, revaloriser leur statut sous conditions vérifiables .

4.1.6. Transformer les rapports de l’assurance maladie et des administrations de santé avec l’industrie pharmaceutique.

4.1.6.1. Faire le bilan des pratiques de cette industrie

4.1.6.1.1. Au prétexte de santé, l’industrie pharmaceutique s’est constituée aux dépens des organismes de sécurité sociale une des rentes les plus inexpugnables de la société actuelle. Or sa contribution à l’intérêt général décroît sans cesse, à mesure qu’elle peine à découvrir des molécules réellement innovantes et dépourvus d’effets secondaires et que, d’une manière générale, la vieille chimie organique et la pharmacopée indifférenciée atteint ses limites extrêmes. Cette industrie connaît elle-même à ce point ses faiblesses qu’elle déploie des efforts colossaux pour entraver les facteurs de sa disparition : breveter et privatiser le plus rapidement possible des espèces naturelles qui restent la principale source de médicaments et racheter les jeunes pousses de la biotechnologie pour les soumettre à leur propre stratégie malthusienne de mise en marché. Les impasses actuelles de l’industrie pharmaceutique ont des conséquences majeures sur le bien–être public et la sauvegarde des régimes d’assurance maladie. Stérilité de plus en plus patente de la recherche pharmaceutique, forcing pour imposer la mise sur le marché et le remboursement à des prix dirimants de molécules dont le service rendu est faible, parfois inexistant, quand elles ne sont pas dangereuses, manipulation de l’opinion experte en faveur de la « découverte » de maladies problématiques, énormes carences de la pharmacovigilance, généralisation des conflits d’intérêts entre experts de contrôle et acteur de cette branche, intolérable pression de l’industrie sur les prescripteurs, provoquant une déformation structurelle des prescriptions, une surconsommation de certaines catégories de molécules et un développement inquiétant des intoxications et maladies médicamenteuses, prolongation de plus en plus artificielles des brevets afin de contrer l’apparition de produits génériques, ponction inadmissible sur les budgets publics de l’assurance maladie, captation et stérilisation des laboratoires orientés vers l’avenir de la recherche (biogénétique), tel est le bilan fort inquiétant  de cette industrie et de la captation qu’elle a réussi à opérer sur les pouvoirs publics. Les excès de coûts que cela engendre  ne sont pas pour rien dans les difficultés à maintenir dans leur intégrité les régimes d’assurance collectifs, pris entre les exigences démesurées de cette industrie et la pression sur le « coût du travail » consécutif à la mondialisation néolibérale. Cette industrie, dans son fonctionnement actuel, est un obstacle majeur à l’objectif parfaitement réaliste de «soigner mieux moins cher », et d’améliorer l’état de santé publique. Il y a donc une urgence absolue à établir ou rétablir sur elle un contrôle public, contrôle dont les modalités restent à définir.

4.1.6.1.2. Renforcer l’indépendance des organes d’évaluation des nouveaux médicaments et des organes de pharmacovigilance ; y faire pénétrer systématiquement les organismes, y compris associatifs, qui présentent des garanties d’indépendance ; interdire sans exceptions possibles l’intervention de personnes en situation de conflits d’intérêts dans l’évaluation des spécialités dans le cadre de l’instruction des AMM ; si nécessaire, établir des corps de chercheurs publics qui seraient désignés par les pouvoirs publics pour suivre dès les premières phases les protocoles expérimentaux.

4.1.6.1.3. Réformer le système des autorisations de mise en marché, d’admission des médicaments au remboursement  : n’autoriser dans un premier temps la prescription du produit innovant que dans les indications pour lesquelles il apporte une amélioration par rapport aux thérapies existantes ou pour lesquelles ces thérapies font l’objet de contre-indications; subordonner les extensions d’indications aux retours des rapports de pharmacovigilance ; n’assurer le remboursement que dans le cadre des prescriptions conformes aux indications retenues dans l’AMM.

4.1.6.1.4. Réformer le système de fixation des prix maximums remboursés. Appliquer rigoureusement le système de l’ASMR (Amélioration du Service médical rendu) ; dévaloriser les médicaments qui, par suite de l’arrivée de nouvelles molécules, présentent un SMR moindre ; programmer une baisse des prix à mesure de l’amortissement des dépenses de recherche et de développement ou de l’extension des prescriptions,  généraliser et appliquer effectivement les accords prix/volumes, nécessaires pour faire respecter les indications reconnues utiles (dans des conditions conduisant à la taxation intégrale des excédents de marge nette sur les volumes dépassant le volume contractuel originel) ;

4.1.6.1.5. Interdire la visite médicale ; confier l’information des médecins sur l’utilisation des médicaments à une agence indépendante financée par l’industrie pharmaceutique ; renforcer les interdictions de rémunération de médecins par l’industrie pharmaceutique, ainsi que les contrôles sur les prestations de recherche et de communication scientifique rémunérées par l’industrie;

4.1.6.1.6. développer un pôle public de recherche innovante, ainsi qu’un régime de protection du type « libre de droits mais non appropriable » pour ses découvertes et ses inventions ;

4.1.6.1.7. créer un pôle public d’adossement financier de toutes les entreprises innovantes, notamment en matière de médecine génétique et de biotechnologie, afin de les libérer des prédations de l’industrie pharmaceutique traditionnelle.

4.1.7. Améliorer le fonctionnement de l’hôpital public et la coordination de l’ensemble des systèmes de soins

4.1.7.1. Créer dans chaque structure hospitalière des organes permanents (ou renforcer ceux qui existent), impliquant toutes les catégories du personnel soignant, chargés de la mesure de l’efficacité des démarches préventives, diagnostiques et curatives, de la comptabilité analytique des filières thérapeutiques, de la comparaison inter-services et inter-établissements, de la détection des erreurs médicales, du suivi des phénomènes nosocomiaux etc.,

4.1.7.2. Rétablir le système de la dotation globale de fonctionnement, mais étroitement corrélé avec la prise en compte des pathologies effectivement traitées et de leur degré de difficulté, et de l’efficacité des systèmes de gestion hospitalière ; ou, en cas de maintien de la T2A , en corriger  les distorsions qui privilégient outrancièrement l’hospitalisation privée ; « repondérer » la répartition, dans les ressources hospitalières, entre T2A et MIGAG (charges liées à l’accomplissement de missions d’intérêt général et faisant l’objet d’une dotation spécifique) ; corréler les rémunérations de toutes les catégories de personnels soignants et administratifs avec les indices de performance de l’établissement ; instituer une fraction variable pour la rémunération des directeurs et des chefs de service hospitaliers, corrélée à ces indicateurs

4.1.7.3. Là où cela est possible, rationaliser la planification hospitalière, articuler comme il faut la médecine d’urgence et la médecine au long cours (interventions planifiables) :(on pense notamment à l’APHP, aux Hospices de Lyon et aux systèmes hospitaliers des grandes agglomérations) ; optimiser la carte hospitalière en laissant toute sa place à l’hospitalisation de proximité – prise en charge légère, prise en charge post-soins aigus ;

4.1.7.4. Soumettre l’hospitalisation privée à de véritables obligations de service public : admissions sans aucune discrimination,  agréments conditionnés à l’obligation de développer les spécialités et les services répondant aux besoins généraux ; mettre un terme aux écarts de tarification injustifiés entre les hospitalisations publique et privée ;

4.1.7.5. Replacer les services d’urgence hospitalière dans le cadre de leur mission fondamentale, en relation avec la réhabilitation des systèmes de garde de la médecine ambulatoire, les maisons de soins en tissu urbain et la lutte contre les dépassements d’honoraires , et sans jamais séparer la détection, la prévention et l’éducation à la santé des missions de soins.

4.1.7.6. Mettre un terme à l’exploitation des médecins hospitaliers étrangers, leur permettre d’accéder aux statuts réguliers de la FPH en fonction de leurs diplômes, de leur ancienneté et de leurs mérites propres ;

4.1.7.7. Démocratiser le fonctionnement des Agences régionales de santé, sans revenir sur le projet d’intégration et de planification régionale de l’ensemble des systèmes de soins.

4.2. Le système des retraites

4.2.1. Réaffirmer l’adhésion au système de retraite par répartition ; opérer un diagnostic des difficultés rencontrées par ce régime

4.2.1.1. Il est nécessaire, à la fois, de reconnaître que ce type de régime  est particulièrement sensible au rapport démographiques actifs/inactifs, et de réaffirmer que l’équilibre de financement du régime de retraites par répartition est déterminé, d’une manière qui peut être décisive, par le rythme d’accroissement de la richesse nationale.  L’impact d’une dégradation de ce rapport démographique peut être atténué, voire annulé, par les gains de productivité du travail, au prix d’arbitrages déterminés sur les usages du surcroît de richesse sociale (on peut dire qu’il n’y a pas de problème démographique, en ce sens que la déformation du rapport actifs/inactifs est entièrement absorbable à l’horizon 2050). En même temps, il convient de reconnaître également que la préservation des systèmes de protection sociale, du système des retraites par répartition en particulier, est en étroite relations avec la concurrence par les coûts du travail que le capitalisme mondialisé et «  libre-échangiste » cherche à généraliser. L’impact de la crise économique ouverte en 2000, aggravée en 2008, en terme de taux de croissance (d’une atonie flagrante) et de l’explosion des niveaux de sous emploi est un élément déterminant des chances de parvenir à l’équilibre ou du risque de ne pas y parvenir. Il en résulte d’une part que la sauvegarde du régime des retraites est indissociable d’une politique de moyen-long terme visant à retrouver un sentier de croissance durable, d’autre part que le choc démographique produit, dans le court terme, un risque majeur de défaillance de ces régimes si des mesures de refinancement et de rééquilibrage ne sont pas prises rapidement.

4.2.1.2. Le financement futur des systèmes de retraite par répartition passe à l’évidence par une ponction sur les revenus du capital et sur le patrimoine, ne serait-ce qu’afin d’annuler la déformation de la distribution des revenus et des patrimoines qu’a opérée la domination libérale depuis une trentaine d’années. Cependant il n’est pas obscène pour un penseur républicain de prendre quelque fois sa règle à calcul, en lieu et place d’imprécations, et de constater que la violence du choc démographique à venir dans le futur immédiat (2020-2025) est telle que cette ponction, aussi résolue soit-elle, ne constituera qu’une partie de la solution et non son entièreté.

4.2.1.3. La question de la retraite, comme fin de la vie active et repos salvateur doit être repensée dans le contexte de la prolongation de l’espérance de vie, l’amélioration de l’état de forme physique et mentale des sexagénaires, et la tertiarisation de l’économie et la prédominance de l’économie de l’information, qui font que l’état de santé et la capacité de travail se présentent très différemment selon les classes sociales et les emplois occupés au cours de la vie active. Le problème majeur est de combiner dans une mesure équitable la modulation des âges d’exercice du droit à retraite et le libre choix de la continuation d’activité. Autant des mesures d’âge uniformes et autoritaires présentent un caractère particulièrement injuste, autant un chantier prioritaire est d’organiser la poursuite d’activité des séniors dans conditions répondant à leurs attentes (cessation progressive) et aux exigences de transfert intergénérationnel des expériences et des savoir-faire (parrainage de jeunes travailleurs). Un statut du sénior encore actif et se rendant utile à la collectivité par des tâches d’intérêt général est à créer d’urgence.

4.2.1.4. L’injustice insupportable de la récente réforme concerne l’obligation faite aux travailleurs ayant commencé à travailler jeunes, qui ont déjà cotisé quarante ans et qui ont en règle quasi-générale occupé des emplois pénibles, de devoir attendre 62 ans pour pouvoir exercer leurs droits à retraite. C’est également celle consistant à obliger les travailleurs qui ont eu des carrières hachées par le chômage, la précarité et, pour les femmes, par les maternités, de devoir attendre 67 ans pour disposer d’une retraite à taux plein, alors que ce sont encore, bien souvent,  ceux qui ont occupé les emplois les plus pénibles ou les moins gratifiants. Ces deux injustices doivent être corrigées en priorité. Il n’est pas inconvenant d’estimer que les ressources financières exigées par ces mesures de justice élémentaires puissent être, en partie au moins, tirées de la prolongation des durées de cotisation exigées des travailleurs du tertiaire ou des fonctions intellectuelles.

4.2.1.5. L’instauration d’un système de retraite par points constituerait une mesure de justice évidente, en ce sens qu’elle établirait une fongibilité des carrières et des droits à retraite et cesserait de pénaliser les carrières multiples (encouragées par ailleurs). Elle abolirait toutes les différences de traitement – dans quelque sens qu’elles opèrent – entre retraites du privé et pensions de la fonction publique, ainsi qu’entre régime général et régimes spéciaux, puisque les droits seraient constitués par application de règles uniformes. Mais la retraite par points, qui fait encore l’objet de résistances « à gauche » doit  (et peut) être mise en œuvre dans des conditions qui préviennent ses possibles effets inéquitables sous d’autres points de vue. Bien que les systèmes actuels établissent une certaine proportionnalité entre les revenus et les périodes d’activité et les droits à pension, cette proportionnalité n’a pas le caractère mécanique que  prend la constitution de droits par accumulation de points. Si donc la retraite par points permet de traiter lé pénalisation actuelle des carrières multiples, il faudra également traiter dans le sens de l’équité la question des périodes d’activité à temps partiel ou de chômage, du temps de formation, des activités d’intérêt général ; la question des amodiations à apporter à la proportionnalité des points constitués et des devenus d’activité, en sorte que les excessives inégalités de revenus ne se reproduisent pas, au multiple avec les effets de patrimoine, avec les pensions de retraite (problème qui existe déjà dans le régime actuel) : il n’y a aucune fatalité à ce que les taux de remplacement soient identiques à tous les niveaux de revenus d’activité. Mais il reste que, contrairement à ce que l’on entend parfois, le système par points respecte tout autant que l’actuel le principe de répartition : c’est bien la totalité des droits en constitution qui finance le versement des droits exercés, et comme aujourd’hui le financement d’éventuels déséquilibre dépend de décisions politique (dette sociale ou ponction fiscale).

4.2.1.6. Le fonds national de réserve des retraites doit être immédiatement restauré dans ses ambitions initiales ; il doit être doté à nouveau, s’il le faut par une contribution exceptionnelle sur les revenus du capital, pour pouvoir faire face à l’échéance de 2020 aux déséquilibres prévisibles. Il constitue un moyen essentiel de faire contribuer la richesse collective au financement des retraites (au-delà de la dotation en capital, il est abondé par les revenus des placements). Il peut en outre être un instrument important de « renationalisation » de la dette souveraine et de la détention des entreprises françaises. La décision récente de le purger dans les années à venir est d’une inconséquence et d’une malignité signalées.

4.3.            La prise en charge de la dépendance

4.3.1. La question du «  cinquième risque ». Sous couvert de création d’un «  cinquième risque », l’actuel gouvernement s’apprête à instaurer un régime qui reniera tous les principes fondateurs de la sécurité sociale française. En faisant des assurances privées le pivot du système, il reproduira encore les différences d’exposition au risque, en exposant les plus pauvres au risque de l’abandon et de la déshérence. Au-delà des modalités techniques de fonctionnement du nouveau régime, une chose est certaine : au moment où les différences de patrimoine décuplent les creusement des différences de revenus, au moment où prévaut une formidable injustice entre générations, au moment où le transfert des patrimoines par héritage constitue la première cause de différenciation des ressources entre classes sociales de la nouvelle génération, et où cet effet est encore aggravé par la réduction des droits de succession et la facilitation des donations, le financement de la dépendance doit en premier lieu utiliser, au dessus d’un certain seuil, les ressources issues du patrimoine des personnes âgées. Ainsi la ressource publique sera concentrée sur les personnes qui ne sont pas en état d’assurer les frais causés par la dépendance. Ce principe, déjà partiellement à l’œuvre dans le système actuel de l’APA, doit à l’évidence être amplifié.

4.4. Conditions générales de pérennisation et de revitalisation des services publics et des régimes d’assurance sociale

4.4.1. Ce qui précède montre notre souci que la revitalisation des services publics et des régimes de protection sociale ne se réduise pas à l’affirmation incantatoire de la nécessité de financements nouveaux et procède aussi d’un très vigoureux effort d’efficience de ces services et de ces régimes. Mais il reste que la préservation du financement des régimes de protection sociale sera impossible sans le traitement des déséquilibres liés aux avantages artificiels obtenus par des productions importés de pays à bas coût de main d’œuvre et de basse préoccupation environnementale (ce que le langage libéral désigne comme le problème du « coût du travail »), à la sous-évaluation de certaines monnaies et à la surévaluation de l’Euro. Une autre façon de le dire consiste à affirmer que ce financement pâtit de manière létale du niveau du sous-emploi en Europe, et en France en particulier.

4.4.2. Le déficit actuel des systèmes de sécurité sociale (régimes de base) est de l’ordre de 30 Mds €, soit 1,5 % du PIB et, malgré la réforme injuste du système des retraites, ce montant pourrait s’aggraver dans les années à venir. Ce déficit ne tient même pas compte de nombreuses et iniques mesures de déremboursement et autres tickets modérateurs qui portent le « laissé à charge » des assurés à l’assurance –maladie à un  niveau alarmant pour les couches populaires. Le déficit cumulé de ce régime génère une dette sociale d’un montant aujourd’hui supérieur à 150 Mds € dont l’amortissement est aujourd’hui problématique. Toutefois les déficits actuels et prévisibles peuvent être surmontés par le recours à de nouvelles sources de financement. Le choix de ces sources suscite des clivages politiquement essentiels, dans la mesure où la naissance des actuels déficits ne peut être détachée de la déformation structurelle de la répartition de la valeur ajoutée entre revenus du travail et revenus du capital. Nous rejetterons par principe des mesures de financement qui auraient pour effet d’aggraver cette déformation, qui est par ailleurs l’une des sources profondes des déséquilibres de l’économie réelle et de l’économie financière. Les premières mesures de refinancement de la sécurité sociale doivent être recherchées dans le cadre d’un programme de rétablissement des principes républicains de progressivité et d’universalité de l’impôt : rétablissement de l’assiette et du rendement de l’impôt sur les sociétés, abolition des cadeaux fiscaux à la fois démagogiques et inefficaces aux sociétés, telles que le Crédit Impôt Recherche et nombre d’exonérations de charges sociales, élargissement de l’assiette de l’IR (qui n’a aucune raison de se distinguer de celle de la CSG) et rétablissement des tranches supérieures avec des taux marginaux allant jusqu’à 65 %,  abolition des exonérations de taxations des plus-values sur titres mobiliers, imposition normale des stocks options, bonus et retraites chapeaux des dirigeants, rétablissement d’une imposition sur le capital à assiette universelle (y compris outils de production et œuvres d’art).  La réalisation d’une partie seulement d’un tel programme permettrait de mobiliser au bas mot entre 50 et 75 Mds €. On discerne clairement à cette aune que le creusement des déficits sociaux revêt un caractère en partie délibéré (« politique des caisses vides ») destiné à justifier l’érosion progressive des protections, un nouvel appauvrissement des grandes masses de la population et la préparation à une privatisation pure et simple des régimes d’assurances collectives obligatoires.

4.4.3. Le choix des sources de financement nouvelles dépend, on vient de le dire, de leur effet sur la déformation de la valeur ajoutée. C’est dans ce cadre qu’il faut examiner l’idée de substituer une TVA sociale aux cotisations sur les salaires, entendue généralement comme la part patronale de ces dernières. Or il est clair que, mise en œuvre ainsi, la TVA sociale contribue à déformer plus encore cette répartition de la valeur ajoutée.  Un rideau de fumée est tendu au moyen de l’argument selon lequel la TVA sociale permettrait de faire contribuer les importations de pays à bas salaires au financement de la sécurité sociale. Mais d’une part,  cet objectif ne peut être atteint vis-à-vis des produits présentant des différentiels de coût de l’ordre du multiple, comme c’est le cas pour la plupart des produits importés de pays du Sud. A l’évidence, le rétablissement des conditions raisonnables de commerce international exige des mesures d’une toute autre ampleur, dont le rétablissement des équilibres monétaires et le traitement des déséquilibres permanents des balances commerciales. Au regard du caractère aléatoire de l’atteinte de cet objectif et des craintes sérieuses sur d’autres effets possibles de la TVA sociale sur la consommation et l’investissement, donc sur la croissance économique[10], l’élément déterminant est le nouveau déplacement que provoquerait cette TVA sociale sur les revenus du travail.  Seule la réduction de la part salariale des cotisations – génératrice d’une hausse des salaires – pourrait nous amener à reconsidérer cette position.

4.4.4. La recherche de nouveaux financements et d’une autre répartition des coûts de la protection sociale entre les classes sociales ne dispense nullement de rechercher les sources de gaspillages ou d’abus dans le fonctionnement actuel des régimes  sociaux.  Les réformes examinées plus haut de l’assurance-maladie sont, par elles-mêmes, de nature à engendrer d’importantes économies qui pourraient redéployées dans une amélioration des services et des politiques de santé publique. Certaines avantages ou privilèges pourraient être revus, comme par exemple les trop nombreuses exonérations de tickets modérateurs, la prise en charge de dépenses de pure commodité, comme le transport ambulancier assis, ou l’inflation inquiétante du régime des ALD. En revanche un bouclier social devrait être instauré, qui permettrait de limiter le laissé–à-charge des catégories sociales qui ont d’ores et déjà des difficultés à accéder aux soins.

4.4.5. Plus généralement, la situation des services publics et régimes d’assurance collective est directement affectée par les grandes transformations économiques des trente dernières années, caractérisées par des déplacements massifs de valeur des salaires vers les profits, de biens de propriété publique vers la propriété privée, de l’économie réelle vers l’économie financière, des finances publiques vers la finance privée. D’autres glissements ont accompagnée ces quatre grandes transformations : dans la répartition de la population active et des investissements, des activités de production vers les fonctions de rente ; dans les contreparties du crédit, du revenu permanent des masses vers les anticipations de plus-value etc. La restauration des Communs, la revitalisation des services publics et la pérennisation des systèmes de protection sociale ne sont pas accessibles sans inversion de ces transformations. L’intensité de l’effort à accomplir peut être estimé à 10% du PIB, soit environ 200 Mds €, à PIB au moins constant, à déplacer dans la distribution des revenus primaires ou par le moyen de la fiscalité. La réindustrialisation du pays, lles efforts pour  juguler des exubérances irrationnelles de la sphère financière, une amélioration de la répartition de l’effort d’investissement et de la distribution de la population active concourraient également à dégager des marges nouvelles. Les deux processus sont deux faces de la même médaille : le second  fixe ou mobilise des ressources, le premier décrit les emplois.

4.4.6. L’avenir des systèmes de protection sociale doit également être envisagé à la lumière de deux autres transformations majeures : la crise du salariat, démantelé par la précarisation, l’importance du chômage, la mobilité professionnelle forcée ; l’apparition de nouveaux risques, tels que l’échec scolaire, l’illétrisme, l’exclusion sociale et culturelle, les difficultés d’intégration des populations immigrées, le mal-logement, les violences domestiques, les maltraitances infantiles, les addictions toxicomaniaques,  etc. et  le cumul de ces risques et handicaps dans le chef des mêmes individus et des mêmes populations. Ces deux évolutions prennent à revers deux caractères essentiels des régimes de protection sociale issus des luttes ouvrières du XXième siècle : leur organisation en systèmes d’assurances collectives obligatoires, le financement des régimes essentiellement par des cotisations prélevées sur les salaires et leur gestion professionnelle (par les organisations de salariés, puis par une direction paritaire salariés-employeurs). S’agissant des nouveaux risques, certains ne sont pas assurables, car ils frappent des personnes qui ne sont pas nécessairement – et qui sont de moins en moins – dans la situation de disposer d’un revenu stable sur lesquels des cotisations peuvent être prélevées ou d’être titulaires de risques précisément mesurables. Et le phénomène de cumul des risques expose à une réalité nouvelle, celle de l’exclusion, qui concentre sur elle une partie croissante des besoins de toute protection sociale et exige des actions convergentes et spécialisées que seul l’Etat peut organiser.

4.4.7. Aussi une part croissante des missions de l’Etat social ne peut plus être assurée par un système d’assurances sur base professionnelle, mais exige le recours à la solidarité nationale, avec ses corolaires : financement par l’impôt, allocation par les services publics. Indépendamment de cela, les besoins de financement des régimes d’assurance traditionnels appellent la mise à contribution de tous les éléments de la richesse nationale, et plus seulement les revenus du travail. Certains voient dans la fiscalisation et l’étatisation de la protection sociale une menace contre les acquis de la Libération. Mais les évidences énoncées plus haut sont difficilement contournables, et il faut en tenir compte. Et la nostalgie n’est pas nécessairement bonne conseillère. En revanche,  il faut que cette fiscalisation des ressources de la protection sociale s’accompagne de la mise en œuvre de principe de gestion qui laisse aux bénéficiaires, qui seront de moins en moins les exclusifs financeurs, leur part de parole et de droits à infléchir la politique sociale. A la gestion paritaire de la protection sociale ancienne doivent se substituer ou s’ajouter des mécanismes démocratiques de contrôle et de direction des actions sociales de toute nature. Cette socialisation non corporative de l’action et de la protection sociale ne peut s’incarner dans le mouvement de défausse de l’Etat vers le monde associatif, même si celui-ci a acquis une expérience irremplaçable dans la gestion rapprochée des situations de détresse sociale.

4.4.8. La revitalisation des systèmes de protection sociale doit se faire en conformité avec les principes républicains. Le social-libéralisme nous a habitué, sous couvert de rareté des ressources et de prise en charge individualisée des difficultés personnelles, à l’abandon des régimes de droits universels au profit d’un saupoudrage de mesures stigmatisantes qui isolent certaines populations dans des statuts d’assistés spéciaux :   « tarifs sociaux », dispositifs de réussite scolaire « sur mesure » et « à la carte », prestations sociales sous conditions  de ressources, primes pour l’emploi, allocation de rentrée scolaire, revenus d’assistance tels que RMI-RMA, allocations diverses de solidarité ou de fins de droit qui « rattrapent » ceux qui ont perdu les droits élémentaires. Ces dispositifs pérennisent un régime d’assistance destiné à éviter le collapsus social dans le mouvement même de destruction des solidarités générales et transversales que créent la correcte rémunération du travail, l’impôt progressif, l’école obligatoire ou les obligations de service public.  Leur caractère stigmatisant et humiliant amène d’ailleurs beaucoup des bénéficiaires potentiels à s’en détourner, ce qui aggrave encore leur situation. Il faut rompre, mais sans dogmatisme, avec cette orientation. L’ampleur des besoins de certaines catégories de populations placées en déshérence par trente années de développement néo-libéral et la rareté de la ressource exigent une concentration des moyens, et donc la définition stricte des conditions de l’aide publique (conditions de revenus, géographiques ou autres). Mais l’autre danger est celui de laisser à l’abandon les classes moyennes, et de ruiner la République par cette autre voie, celle qui consiste à annuler les bienfaits de l’élitisme républicain, de l’« ascenseur social » et du simple optimisme qui amène une majorité de la population à croire que ses enfants vivront mieux qu’elle-même.  Combiner cette contrainte et cette exigence sera l’une des plus lourdes tâches d’un pouvoir désireux de restaurer les fondements de la République. La solidarité, concept si central des institutions de la république sociale théorisée par Léon Bourgois et Emile Durkheim, doit être repensée de fond en comble dans des conditions irréductiblement  nouvelles. Elle devra combiner de manière adéquate l’administration universelle de droits constitutifs de la citoyenneté et la concentration des moyens financiers sur les usages les plus nécessaires.

  1. V. La propriété intellectuelle entre bien public et appropriation.

 

Un problème devenu crucial est celui de la propriété intellectuelle. Il concerne aussi bien les créations relevant du droit d’auteur que celles afférentes aux brevets d’invention.

 

5.1. L’avenir du droit d’auteur et le caractère public des créations de l’esprit.

 

5.1.1. Une grande victoire du siècle des Lumières est l’affirmation selon laquelle, « par essence et par destination, les idées sont de libre parcours », autrement dit, sont inappropriables[11]. Le droit d’auteur, pour sa part, était la victoire de la reconnaissance du droit moral, imprescriptible et incessible, de l’auteur à la paternité, à l’intégrité et à la divulgation des œuvres (forme originale des idées), affirmée contre l’appropriation des oeuvres par les éditeurs. Le droit d’exploitation des œuvres (droit d’en autoriser la reproduction ou la représentation) en était le corollaire, dans le domaine patrimonial. Les droits dérivés du droit d’auteur (notamment le droit de l’interprète), également rattaché au droit de la personne, et les droits patrimoniaux correspondants ont accompagné l’affermissement du droit d’auteur.

 

5.1.2. L’économie numérique rend patent le caractère libre et inappropriable des idées et facilite la circulation des œuvres et des créations intellectuelles, en rendant patente leur reproductibilité à l’infini, à coût nul et sans perte de qualité. Le support traditionnel des droits de propriété intellectuelle, la taxation par l’intermédiaire du support matériel de reproduction ou de représentation (livre, disque, film, spectacle) perd de sa praticabilité. Une contradiction diabolique naît entre la tendance à la « publicisation » de ces biens (qui peut aller jusqu’à la négation des droits de l’auteur et de l’interprète) et les tentatives d’« enclosures » menées par les sociétés capitalistes le plus souvent cessionnaires des droits d’exploitation des auteurs et interprètes et qui les ont rendu captifs par leur puissance financière. Cette dépendance est plus marquée encore dans le cas des interprètes, car ceux-ci n’opèrent que dans le cadre de productions collectives : la cession de leurs droits ou le mandat de gestion de ces droits s’impose par nécessité économique (la perception en bloc de tous les droits de personnes multiples). Dans cette lutte, l’auteur est pris en otage : d’un côté, il est menacé par l’appropriation illégale des œuvres, de l’autre il est le jouet des grandes sociétés de production, qui prélèvent la rente issue du monopole de la création, souvent au détriment des auteurs eux-mêmes, et l’inégalité de traitement des auteurs enrôlés dans ou exclus par des stratégies commerciales douteuses devient massive.

 

5.1.3. Une stratégie à facettes multiples est mise en œuvre par ces sociétés : dans un premier temps, se faire concéder la gestion des droits patrimoniaux de l’auteur et en assurer la défense, ce qui leur permet d’aborder le marché en position de force et de noyer dans le prix des œuvres les droits d’auteurs et droits dérivés, et leur propre rente d’exploitants en monopole. Ensuite, empiéter sur le droit moral de l’auteur, c’est-à dire le dépouiller de son droit à autoriser les représentations ou reproductions de son œuvre, voire reprendre le droit de la modifier ou de la mutiler, comme on le voit dans le droit américain du cinéma. Puis déployer des artifices et pressions variées pour faire prolonger toujours plus la durée des protections (le droit d’auteur a été porté de 50 à 70 ans après le décès de l’auteur), en excédant complètement l’objectif légitime d’encourager l’auteur à persister dans son œuvre : le droit ne sert plus alors qu’à constituer les prébendes d’héritiers paresseux et de producteurs  avides. Enfin, remettre en cause des droits traditionnels qui consacrent la libre circulation des oeuvres de l’esprit : le droit à la copie privée, ou au fair use notamment, le droit à la reproduction aux fins d’éducation publique ou même la liberté d’accès aux biens tombés dans le domaine public. Ces quatre aspects concrétisent une logique unique, celle de transformer la conquête démocratique que fut le droit d’auteur en un monopole et en économie de rente au profit d’autres que les auteurs. Nous assistons présentement, avec le système des DRM (qui empêchent la copie privée et l’échange des œuvres entre pairs, donc la concrétisation du caractère public et appropriable par le public des œuvres) à une nouvelle époque d’« enclosures », d’appropriation violente par une minorité de biens publics par essence.

 

5.1.5. La position des auteurs est, on l’a dit, complexe. S’il faut défendre le droit moral de l’auteur contre les tentations hégémoniques des «  producteurs », il ne s’agit évidemment pas de contester le droit de l’auteur a être rémunéré par la collectivité pour son effort de création. Mais il faut s’interroger sur les conditions de fixation du niveau des redevances et sur le rôle des sociétés de perception de droits, délégataires qui ont constitué des empires difficilement ébranlables. Il ne s’agit pas non plus de contester le droit de ceux qui ont mis des moyens matériels et humains au service de la reproduction et de la diffusion d’une œuvre, voire de sa réalisation (industrie cinématographique) de couvrir leur investissement et d’obtenir un profit raisonnable. Il s’agit de s’opposer aux développements d’une économie de rente qui tend à nier le caractère public des œuvres et prive la société des jouissances tirées de leur création. Mais – et c’est ce qui fait la difficulté du problème – le combat contre cette menace est facilement oblitéré par un autre, qui consiste à empêcher l’appropriation privative de la propriété intellectuelle d’autrui par des sociétés telles que Google qui entreprennent de numériser et d’exploiter des quantités faramineuses d’œuvres couvertes par le droit d’auteur en violation de ce droit, et se justifient devant le grand public par la culture flatteuse de la gratuité (ou, plus exactement, d’une fausse gratuité, car, pour le grand nombre, l’usage de ces services numériques se paie d’une appropriation et d’une exploitation commerciale de toutes les données issues de l’observation et de l’enregistrement de ses comportements sur la toile. En ce point, la lutte pour la protection du droit d’auteur se confond avec celle pour la défense de la propriété de chacun sur ses données personnelles.

 

5.1.6. La complexité du problème n’atténue pas son caractère essentiel. En réalité, la défense du caractère public des œuvres de l’esprit, dès qu’elle sont divulguées, et celle du droit des auteurs ne s’opposent pas, mais doivent être fondues dans un seul et même combat démocratique à mener contre des tentatives convergentes d’appropriation à des fins de rente du bien d’autrui (celui du public et celui des auteurs), à la fois par les sociétés « propriétaristes » et par les géants de l’internet. La cession des droits d’auteurs et d’interprètes à des éditeurs ou producteurs devrait être interdite, et les mandats de gestion strictement encadrés. Un contrôle public adéquat devrait être introduit sur les sociétés d’auteurs et d’interprètes, afin d’en contrôler les abus. La voie à suivre consiste d’abord à déconnecter la rémunération des auteurs de la rente des cessionnaires  de droits et à favoriser la prise d’indépendance des auteurs et interprètes par rapport aux sociétés capitalistes qui se sont rendues aujourd’hui indispensables à la création ou à la reproduction des œuvres, par le développement de l’autoproduction et de la production coopérative (labels d’artistes, réalisateurs-producteurs indépendants, coopératives de production etc.). Le droit moral des auteurs et interprètes devrait être renforcé, mais la prolongation indéfinie de la durée du droit d’auteur doit être combattue : il convient de revenir à des durées raisonnables, en dissociant l’exercice du droit moral (qui peut être exercé par des ayant-droit pendant un délai acceptable (20 ans) après la disparition de l’auteur, et les droits patrimoniaux, qui devraient en principe s’éteindre au moment du décès. Ensuite, la recherche des moyens de concilier la juste rémunération du droit des auteurs et l’appropriabilité publique des œuvres de l’esprit doit être poursuivie. Les modalités de la licence globale doivent être approfondies et perfectionnées. Elle permet en tout cas de concilier la liberté d’usage de la culture avec un prélèvement destiné à rémunérer les auteurs, dans des conditions autorisant en outre les péréquations entre auteurs, compositeurs, interprètes, donc l’encouragement à la création. Cette licence pourrait en outre être utilisée pour abonder les fonds des sociétés coopératives d’édition ou de production envisagées plus haut. En tout état de cause, aussi  complexe qu’elle soit à mettre en œuvre, la licence globale constitue une piste incontournable, et cela deviendra toujours plus évident à mesure que, outre son caractère illégitime, la défense des droits privatifs par des mécanismes du type de la loi « Hadopi » apparaîtra comme une barrière dérisoire compte tenu des possibilités infinies de l’internet (tous les procédés d’enclosure les contrôles répressifs instaurés par cette loi pour satisfaire les majors de l’industrie du disque et du cinéma sont d’ores et déjà et irrémédiablement contournés).

 

5.1.7. Encore faudra-t-il combattre l’asservissement des organes de production du droit aux tendances du monopole et de la rente : tels notre Conseil constitutionnel qui, au rebours de principes séculaires, a fait entrer la « propriété » littéraire et artistique , qui n’avait jamais été que la reconnaissance de droits personnels de l’auteur, dans le champ du droit de propriété stricto sensu, tel que visé aux articles 2 et 17 de la déclaration des droits de 1789,  avec toutes les conséquences délétères que cela a sur le caractère public des œuvres et l’exercice des droits fondamentaux d’accès à la culture, à l’information et à l’instruction.

 

 

5.1.8. Nerf de l’extension de l’économie numérique, elle-même vecteur de diffusion de l’information comme bien public, le logiciel fait l’objet d’une âpre bataille entre propriétaristes et tenant de la propriété ouverte. D’un côté se développe une vaste offensive pour que vienne s’ajouter au droit d’auteur reconnu sur le logiciel[12] un régime de brevet destiné à entraver la publicité des codes sources, le travail d’analyse ou de décompilation,  – sans lesquels aucun développement n’est possible. De l’autre le logiciel est le support d’une prodigieuse économie « dépropriétarisée », avec le régime du logiciel libre de droits. L’antidote absolu aux tendances contraires à l’intérêt général, dans ces domaines, est donné par le régime du copyleft qui s’est développé en marges du droit propriétariste. Une création intellectuelle est « déposée » comme bien public, c’est-à-dire librement appropriable par tous ceux qui désirent l’exploiter et l’enrichir. Seule est interdite l’appropriablité à des fins privatives. La création publiée sous le régime du «  copyleft » n’est donc pas un bien sans maître livré à toutes les avidités. C’est un droit de la propriété publique, accordé à tous ceux qui veulent en faire usage et enrichir la richesse collective, et qui se défend contre les tentatives de s’approprier  la rente. Rejoignant ainsi le domaine des découvertes, la création copyleft implémente le bien public. C’est une voie indispensable, dont d’ailleurs la variété d’applications concrètes (logiciel libre, logiciel commercial libre, logiciels « open source ») permet toutes les adaptations. Même si ce régime ne peut être généralisé, parce que parfois l’invention a un coût important qui doit être couvert sur la durée, et sauf à ce qu’il soit couvert par la puissance publique, il éclaire l’existence de voies nouvelles dont l’importance devrait croître. Il souligne que l’enrichissement de la collectivité ne passe pas nécessairement par l’enrichissement de l’inventeur, ou trace de nouvelles voies d’équilibre entre l’intérêt de l’inventeur et l’intérêt public. Il indique que la gratuité et le don peuvent aussi faire leur œuvre dans des domaines ravagés par le principe de concurrence, et peuvent se révéler sur le long terme aussi ou plus efficaces que les voies de compromis trouvées jusqu’à alors.

 

 

5.2. Les brevets d’invention.

 

5.2.1. Le régime des brevets d’invention est la reconnaissance par la société du mérite de l’inventeur en échange de la mise à disposition publique du produit de son esprit. Dans ce domaine, l’offensive « propriétariste » se développe sur plusieurs fronts. Le premier est l’effacement progressif de la distinction entre découverte (non appropriable, et relevant pour cette raison de la recherche publique) et invention (appropriable dans les conditions compatibles avec l’intérêt général, celles organisées par le système des brevets). A ce titre, notons la brevetabilité des séquences génétiques, au motif que le décryptage  des gènes est inséparable des techniques  de séquençage, ce qui concrétise une appropriation privative de la nature sous couvert d’invention technique. Le second est l’élargissement du domaine du brevet à des domaines que le bon sens avait conduit à ne pas l’y soumettre : c’est ce que l’on observe avec les obtentions végétales et des espèces vivantes obtenues par technique génétique. C’est également le casdes manœuvres entreprises pour qu’au-delà de « l’invention mise en œuvre par logiciel », les logiciels par eux-mêmes deviennent brevetables, afin d’en rendre plus difficile et plus onéreux, au détriment des petits développeurs, l’analyse, la décompilation et l’enrichissement . Le troisième est une conséquence perverse des exigences produites par les règles de concurrence visant à l’interopérabilité de logiciels ou de techniques. Sous couvert de briser les « environnements propriétaires » on a favorisé l’apparition de « foisonnements » « pools » de brevets ou de « pools » de logiciels, ou des « bouquets » d’obtentions, qui permettent à des puissances sociétés d’exploiter en monopole collectif des techniques interdépendantes, en sorte que l’exploitation de l’une d’entre elles seulement est subordonné à l’acquittement des droits pour toutes simultanément. D’autres aberrations ont vu le jour, telles que la brevetabilité « par avance » ou la prise de possession arbitraire de tous les développements ultérieurs. Le quatrième est, comme s’agissant du droit d’auteur, les efforts pour la prolongation indéfinie des durées de protection, par tous les moyens possibles : allongement des durées légales de protection, obtention de certificats complémentaires couvrant des perfectionnements  dérisoires ou purement fictifs, accordés complaisamment par les offices de brevets asservis à l’économie financière dominante. Toutes ces évolutions sont en contradiction complète avec l’accélération du développement technique et la disposition de moyens jamais connus d’appropriation des progrès intellectuels. Mais elles sont puissamment soutenues par les organes de production du droit, comme la Commission européenne, comme en témoignent sa directive autorisant en fait la brevetabilité du vivant ou ses tentatives récurrentes pour autoriser la brevetabilité des logiciels

 

5.2.2. On doit citer aussi, en ce point, le combat qui se mène à l’échelle internationale pour l’appropriation des brevets médicinaux par les pays qui sont confrontés à d’accablants problèmes de santé publique, tels que l’épidémie du VIH ou d’autres maladies infectieuses ou gravement invalidantes, toutes dangereuses pour le maintien et l’amélioration de la santé publique. L’infamie des accords internationaux actuellement en vigueur sur ce point, malgré les timides avancées obtenues sous la pression des ONG, est patente et ne peut être maquées par les œuvres philanthropiques d’un Bill Gates et d’autres, qui ne font que soigner le dixième du mal contre la reconnaissance universelle due au «  bon » capitalisme.

 

5.2.3. L’important est toujours de trouver les voies d’équilibre qui encouragent l’inventeur en permettant l’appropriation publique de ses inventions. Mais cet équilibre soit être adapté à de nouvelles questions et à de nouvelles tentatives d’ « enclosure ». La défense de l’intérêt public exige un emploi efficient d’armes telles que le rejet de la brevetabilité des éléments de la nature ou des œuvres de l’esprit, la propriété publique ou «  open source », les licences obligatoires, la déchéance des droits, le rejet des protections complémentaires abusives.

 

5.2.4. Dans ce domaine également, un combat peut en cacher un autre. Le droit de la concurrence, vigile avancé du libéralisme, a une propension marqué, non seulement à encadrer drastiquement  l’exercice des droits de propriété intellectuelle ou industrielle, mais aussi à se prononcer sur – et à mettre en cause – l’existence même de ces droits. En ce sens le libéralisme concurrentiel peut être poussé à collectiviser la propriété d’autrui. Mais il le fait à l’exclusif bénéfice des opérateurs économiques, notamment des chevaliers d’industrie plus ou moins aventureux suivant le modèle du low cost, de l’investissement zéro, du parasitisme et  du profit rapide. Le souci de protéger la liberté d’accès de tous publics à l’information et à l’invention, en tant qu’élément essentiel du régime des libertés n’st pas le sien. Or c’est ce dernier qui doit occuper au premier chef.

 

 

  1. VI. L’Environnement comme bien public.

6.1. Omniprésence des menaces

6.1.1. La protection de ce bien public qu’est « l’environnement » est devenue un des enjeux cruciaux du moment. La pollution sous toutes ses formes est une façon d’appropriation privative, sans droit et sans acquitter de coût, d’un bien commun. La protection de ce bien prend toutes les formes envisageables de la politique environnementale : essentiellement interdictions ou obligations de faire, internalisation forcée des coûts.

6.1.2. L’existence du risque majeur que court la propriété publique de l’environnement est attestée, outre par les habituelles et frénétiques résistances de toutes les industries polluantes, par les tentatives de démonstration théorique de certains doctrinaires ultra-libéraux selon lesquelles un traitement des pollutions par « bargaining » (négociation « libre ») entre pollueurs et pollués produit des résultats plus efficients que l’intervention de la puissance publique. Certes ces « démonstrations » sont faites sous des hypothèses absolument irréalistes, voir démentielles, mais, dès lors, le soin mis à leur donner une large publicité (renforcée par tel ou tel prix Nobel) en souligne l’aberration. Leur existence même témoigne de la détermination de ces cercles d’influence stipendiés.

6.1.3. Maintes argumentations journalistiques contre telle ou telle réglementation environnementale ou contre le « principe de précaution », ou pour déresponsabiliser le « risque de développement », indiquent la récurrence de certaines visées. Les confirment encore cette ligne suivie par beaucoup d’entreprises (notamment dans l’industrie chimique ou pharmaceutique, dans la production des OGM ou celles utilisant des nanotechnologies), selon laquelle la meilleure manière de ne pas être tenu pour responsables des atteintes à l’environnement et à la santé humaine engendrés par des produits, substances ou organismes nouveaux consiste à ne pas chercher à en étudier les effets induits, et donc, lorsque la catastrophe se produit,  à pouvoir prétendre les avoir ignorés.

6.1.4. Un certain discours d’une gauche qui n’a rien appris de l’expérience vient au secours de cette entreprise. On entend encore dans certains cercles à prétention très orthodoxe des affirmations telles que : « Il n’y a pas de crise écologique » ; « il y a toujours eu des problèmes écologiques avec le système capitaliste, rien de neuf » ; « le capital n’exploite pas la nature, seulement le travailleur », « la nature de créée pas de valeur, seul le travail humain le fait » ; « calculer la productivité apparente de la nature, c’est faire une concession à l’économie standard » ; « poser l’existence d’une crise écologique, c’est prendre parti en faveur du « capitalisme vert » ; « le thème du développement durable n’est qu’un autre nom du capitalisme vert », etc. Or il n’y a dans ce discours qu’une aberrante ignorance des résultats, en Union Soviétique, du postulat scientiste et prétendument progressiste selon lequel la technique peut tout résoudre, une fois réformés les rapports de propriété, et un surprenant optimisme à l’égard des capacités d’un système de production tel que le capitalisme, dont le principe est l’accumulation de l’argent et la tendance intime, la destruction des fondements sur lequel il repose, les travailleurs et la nature.  L’insouciance à l’égard du degré auquel ont été portés les capacités d’intrusion dans les processus naturels, de la puissance des effets libérés autant que de leur invisibilité, dans la plupart des cas ; le refus de considérer la solution des menaces actuelles autrement que comme un sous produit du développement technologique, sont atterrants.

 

6.1.5. Les formes du  bien commun qu’est l’environnement qui doivent être protégées sont multiples. Elles se révèlent par chacune des atteintes qu’il subit sous l’effet de la prodigieuse expansion des capacités techniques mises au service du capitalisme dont le principe est la recherche illimitée du profit et la préférence pour le présent. Il en va ainsi du réchauffement climatique ; des atteintes à la biodiversité ; de la destruction des forêts et des zones humides ; de la destruction des équilibres écologiques entre espèces vivantes, et tout particulièrement des déséquilibres que peut causer l’introduction d’organismes OGM ; de la pureté chimique de l’environnement de la vie (pollution chimique par pesticides, perturbateurs endocriniens, métaux lourds et autres ingrédients dont les effets, isolés et surtout, combinés, vont se révéler désastreux) ; de l’utilisation incontrôlée des nanotechnologies ; de l’épuisement des ressources minérales sous l’effet d’un mode de production et de consommation indifférent à la pérennité des ressources ; des risques radiologiques ; des carences dans la gestion des déchets.

 

6.1.6. Il ne sera pas question ici des problèmes spécifiques posés par chacune de ces atteintes, mais seulement des principaux instruments que doit déployer la collectivité pour les contenir.

6.1.7. La crise actuelle apparaît comme commune manifestation d’un dérèglement économique et d’un dérèglement écologique, conséquences  couplées de l’illimitisme de la course au profit et de prévalence du court terme. De même qu’en matière financière, la question clé est la reprise du contrôle public sur l’exploitation de la nature à des fins d’appropriation privative, et tout d’abord, de l’industrie des matières premières, de l’industrie pétrolière et chimique, des industries de la vie.

6.2. Mobilisation des instruments

La reprise de la maîtrise collective sur la question écologique passe par l’emploi de plusieurs  instruments essentiels :

6.2.1. La réglementation et le principe de précaution

6.2.1.1. La réglementation. En dépit des arguties tendant à « démontrer » que la réglementation est le pire des moyens de régulation et  que des moyens plus souples peuvent parvenir à des résultats localement plus efficients, il y a de solides raisons de penser qu’en cette matière la réglementation publique est et doit rester le meilleur levier de défense de ce bien public qu’est un environnement sain. La logique de l’action collective théorisée par l’école de sociologie dite de l’« individualisme méthodologique » énonce les conditions dans lesquelles (existence de groupes latents, comportements utilitaires des agents, apparitions de « cavaliers libres ») le bien collectif ne peut être obtenu que par l’action normative et coercitive. Par réglementation, il faut entendre l’interdiction et la répression de tous les comportements dont la collectivité décidera qu’ils sont insupportables en principe, ou l’obligation faite à tous de respecter certaines règles de comportement. Cet instrument est de première importance pour les activités qui diffusent sans étude préalable et vérifiée dans l’environnement de la vie humaine et animale des substances chimiques nocives, des nanoparticules, des organismes génétiquement modifiés. Il en va de même pour les activités qui menacent la biodiversité, la protection des forêts et des zones humides, la conservation du patrimoine des espèces, le renouvellement  des ressources naturelles en général, halieutiques  en particulier, quaznd ce renouvellement est possible.

6.2.1.2. Principe de précaution. Cette activité réglementaire est dirigée par le principe de précaution, érigé en loi fondamentale et en principe exprimant la responsabilité collective de l’humanité d’un moment envers les générations futures et l’ensemble du règne vivant. Les postures métaphysiques et éthiques qui peuvent venir au fondement de ce principe peuvent être discutées et d’ailleurs confrontées entre elles, car elles sont multiples. Mais ces discussions ne peuvent pas venir en ternir l’impérieuse nécessité et son érection en obligation positive faite non seulement aux collectivités publiques, mais à tous les agents, notamment économiques.  Par ailleurs, il n’est pas discutable qu’en tant que principe inconditionnel fonctionnant sur le mode d’un impératif catégorique, ce principe peut comporter des apories et apparaître comme une gageure, s’il exprime l’obligation faite, notamment aux pouvoirs publics, d’intervenir de manière prompte et proportionnée pour parer à des risques encore mal connus et non quantifiables. Les objections sur la possibilité que son application dogmatique conduise à une stérilisation de l’activité inventive doivent être entendues. Dans l’état d’incertitude, et même d’incertitude croissante qui caractérise la progression des connaissances scientifiques et de la technique, dans l’ignorance où l’on est des possibilités futures de découvrir des parades plus efficaces et plus spécifiques à des risques, bien identifiés ou non, des erreurs d’appréciation sont possibles et des choix non optimaux, dans un sens ou dans l’autre, pourront être faits. Il n’est en cette matière qu’une réponse : nous n’aurons à notre disposition  de garantie plus haute que de nous en référer à la délibération démocratique éclairée par la contribution désintéressée – et non subordonnée à des intérêts économiques – des scientifiques et des experts. Des mouvements du type Vivagora sont ici d’une importance cruciale pour une application juste du principe de précaution.

6.2.1.3. Principe de précaution (suite). Depuis que ce principe de précaution a été reconnu comme principe fondamental (de valeur constitutionnelle, en France, en matière environnementale), les milieux de l’intellect stipendiés par la finance et l’industrie n’ont eu de cesse soit de le déconsidérer dans son principe, comme stérilisation de toute innovation, soit de le cantonner, comme pertinent seulement pour l’action des pouvoirs publics. Même si sa mise en œuvre reste d’une extrême difficulté, voire relève de la gageure et entraîne dans les zones de l’incalculable (les calculs de risques exigeant une absolue aversion au risque et une valorisation infinie de ce dernier), nous devons le maintenir comme principe d’action, universellement opposable (notamment à l’industrie). Il ne s’agit pas de s’installer dans une aversion absolue au risque. Toute entreprise humaine comporte un élément de risque, les plus grands progrès humain ont été obtenus à force de risque. Mais trois principes doivent régir une Humanité adulte en la matière : a) distinguer le risque assumé et accepté par ceux qui le courent, des risques pris sans contrôle par certains pour le faire subir à d’autres, en s’en prémunissant eux-mêmes ; b) distinguer les risques productifs et fertiles de ceux qui stérilisent en tout état de cause l’activité humaine ; c)ne pas utiliser la difficulté d’exercer la précaution – qui concerne des risques encore mal connus ou non quantifiables – pour écarter la prévention – qui concerne l’éviction de risques parfaitement connus et quantifiés, ou la vigilance, qui porte sur les retours d’expériences à grande échelle. Les plaidoyers intéressés contre le principe de précaution accompagnent généralement l’insouciance à l’égard de l’élémentaire exigence de prudence. En matière sanitaire, du sang contaminé au Médiator, en matière environnementale, des pollutions chimiques aux catastrophes nucléaires de grande ampleur, se révèle l’irresponsabilité où conduit l’appât du gain et les certitudes bétonnées.. En matière industrielle, notamment, il faut concrétiser l’obligation  pour toute entreprise qui met en marché un produit, une substance ou une matière, d’en évaluer par ses propres moyens les possibles effets délétères sur la santé humaine ou sur l’environnement. Le comportement pervers consistant à ne pas rechercher les risques afin de pouvoir minimiser sa responsabilité, au motif que « l’on ne savait pas », ne doit pas prévaloir.  Toutefois cet engagement ne doit pas dissimuler l’impératif fait aux pouvoirs publics de jouer leur rôle de sauvegarde. Le financement des efforts publics de veille sanitaire et environnementale par l’industrie doit passer par un système de taxes perçues par l’Etat avant d’être redistribués aux organismes de contrôle, afin de ne pas créer un lien de dépendance.

 

6.2.2. Le régime de la responsabilité environnementale

6.2.2.1. La définition du régime de la responsabilité environnementale des entreprises est un autre élément clé de la politique de protection, et n’est d’ailleurs qu’une des conséquences de la primauté de la réglementation comme instrument de protection. Ce régime repose sur trois piliers indissociables :

6.2.2.1.1. Le principe « pollueur payeur » qui fait obligation à toute personne dont l’activité, autorisée dans son principe, provoque des nuisances environnementales d’en supporter les conséquences devant la collectivité et de prendre en charge directement ou indirectement, les travaux de retour à l’état initial. Deux domaines d’application de ce principe sont d’une singulière importance :  la gestion des sites et sols pollués, notamment suite à des usages industriels, ainsi que le traitement des terres excavées ;  la mise en marché de produits ou de substances nocifs ou générateurs de déchets, qui emporte l’obligation d’assurer et de financer la gestion des produits en fin de vie, sous une forme (fiscale) ou sous une autre (autofinancement des traitements), jusqu’à l’obtention de déchets inertes.

6.2.2.1.2. La responsabilité élargie du producteur (REP) : ce principe est en relation avec le précédent, mais d’une portée plus large. Il énonce l’obligation pour les producteurs de ne mettre en marché que les produits les moins générateurs de nuisances, quant à leur composition et quant aux sous-produits et types de déchets à collecter et à traiter en fin de cycle de production et de consommation. Il se précise dans l’obligation d’assurer une hiérarchie des déchets, c’est-à-dire, de privilégier successivement, dans la gestion des déchets, le réemploi, la préparation au réemploi et le recyclage, de préférence à toute autre forme de valorisation (énergétique) ou d’élimination (incinération). En certaines matières, il se décline également dans l’obligation pour les producteurs, non seulement de déclarer et d’enregistrer les substances introduites dans la composition des produits, mais d’een démonter l’innocuité environnementale. Ici, tout dépend de l’intensité avec laquelle les pouvoirs publics et les agences spécialisés veilleront à l’accomplissement effectif de ces obligations.

6.2.2.1.3. Le régime de responsabilité civile au titre du risque de développement. Contre tous les lobbies des industries chimiques, pharmaceutiques et phytosanitaires notamment, il faut poser de manière inconditionnelle l’obligation générale de réparer les dommages éventuels causés par l’introduction de nouveaux produits ou substances, même en l’absence de connaissance préalable des risques, parce que cela reste le seul moyen de ramener maintes entreprises au sens de leurs responsabilités.

6.2.3. La planification des investissements et le prix du futur.

6.2.3.1. Tout investissement, public ou privé, comporte la prise en compte des coûts futurs. La valorisation d’un avantage (utilité) ou d’une dépense (désutilité) futurs, qu’il faut ensuite rapporter aux avantages et nuisances présents, exige l’introduction d’un taux d’actualisation qui exprime la valeur que l’on accorde au temps et aux effets (bénéfiques ou négatifs) dont bénéficieront ou que subiront les générations futures. Cette problématique est centrale, notamment, pour l’évaluation du coût futur des activités produisant des effets de serre. Elle est capitale aussi pour opérer des choix d’investissement en matière de réseaux de transport, ou d’autres. Il convient pour ce faire de retenir systématiquement des taux d’actualisation faibles, parfois proches de zéro, qui expriment notre souci de combattre la préférence pour le présent et l’indifférence au futur. La justification de cette exigence appellera d’autres développements.

6.2.3.2. La valorisation du futur doit se faire dans tous les instruments de mesure de l’activité humaine : ce qui passe, non seulement par le choix de taux d’actualisation adéquats dans le calcul du taux de rendement interne des investissements publics, mais aussi par la revisitation des indicateurs de richesse et de développement.  Les politiques économiques doivent également intégrer cette dimension : l’appréciation de l’efficacité économique des plans de relance ne peut s’opérer dans l’indifférence à cette question. Sur ce point, la pensée keynésienne, qui est d’une manière générale un guide infiniment précieux dans la période actuelle, doit être réexaminée. Dans une nouvelle version des Considérations pour nos petits enfants, nous devrons intégrer que, si l’utilité marginale d’une paire de chaussure ne peut que décroître rapidement, l’utilité marginale des éléments constitutifs d’un environnement sain ne peut au contraire que croître. Une nouvelle appréciation de la valeur des biens futurs s’impose de toute nécessité.

6.2.4. L’internalisation des coûts environnementaux. Ce problème se pose lorsqu’une activité n’est pas ou ne peut pas être interdite, et que la nuisance environnementale est non affaire, non de principe, mais de degré, d’intensité. Il s’agit notamment des activités impliquant la combustion d’énergie fossiles contribuant à la production d’un effet de serre. L’un des moyens de faire intégrer la valeur du futur, dans les décisions d’investissement privées, est de procéder par la voie de la fiscalité ou d’autres régimes d’obligations, telles que les éco-contributions liées à la responsabilité élargie du producteur, à l’internalisation immédiate des coûts environnementaux actuels ou futurs. C’est l’objet des taxes sur les activités polluantes en général, des taxes carbone en particulier, dont la généralisation à tous les pays et à tous les secteurs d’activité est l’enjeu d’un grand combat de la prochaine décennie. Mais il en d’autres domaines d’application, notamment en ce qui concerne la protection de la biodiversité. Les difficultés de valorisation du coût environnemental (par exemple de fixation du prix d’émission de la tonne de carbone) entraînent des tâtonnements, mais ne peuvent faire renoncer au principe. L’internalisation des coûts environnementaux est un instrument essentiel pour provoquer les mutations nécessaires des modèles productifs.

6.2.5. La gestion concurrentielle des coûts environnementaux. L’internalisation résolue des coûts environnementaux pour toutes les externalités dont on décide la limitation peut s’opérer au moyen d’un marché des droits qui concourt à concentrer les droits dans les mains de ceux qui les utilisent de la manière la plus efficiente. Les marchés de quotas d’émission de CO2 et les diverses formes de marchés secondaires en sont le bon exemple technique, et témoignent de ce qu’une certaine utilisation des mécanismes de marché dans un cadre contrôlé ne doit pas être écartée. Mais cela ne se peut qu’à la condition de les employer avec résolution et en combinaison avec la poursuite des objectifs généraux. Ainsi, tout dépend des volumes initiaux de droits émis et du prix auquel les quotas initiaux sont acquis par les opérateurs économiques. Tout dépend également des conditions dans lesquelles se forme la valorisation du produit des activités, et donc de l’internalisation des autres coûts environnementaux (ainsi la rentabilité d’une industrie peut provoquer un déplacement vers elle des quotas d’émission de CO2, mais à la condition que cette rentabilité ne soit pas biaisée par la non couverture d’autres coûts environnementaux ou sociaux). Il faut enfin veiller à ce que le fonctionnement des marchés de droits n’accentue pas les inégalités de développement, en faisant refluer vers les pays les plus puissants les droits à produire de la même façon que les terres elles-mêmes des pays les moins riches sont appropriées par des puissances de prédation.

6.2.6. La régulation par l’appropriation publique. On ne peut négliger le fait que la prise en compte des nuisances environnementales peut être favorisée par des actes d’appropriation publique de certaines ressources, accompagnés par des dispositifs de gestion adéquats. Il en va ainsi des ressources du sol et du sous-sol, des ressources sous-marines ou spatiales, des forêts et zones humides, etc.

6.2.7. Les politiques publiques et les filières industrielles. L’instauration de politiques publiques de développement durable, centrées sur la mobilisation de la recherche publique en matière d’économies d’énergie, de production d’énergies renouvelables, de recyclage des produits et déchets, de commercialisation de produits durables et de disparition des techniques de l’obsolescence programmée. Ces politiques devront viser les économies d’échelle et la diffusion rapide des innovations, y compris par l’action d’organes publics financés par les entreprises privées en mesure décroissante de leur contribution à ces objectifs.  Des programmes massifs de développement des énergies renouvelables engloberont à la fois la constitution de filières industrielles innovantes et des mesures visant à l’extension des marchés de leurs productions. Ainsi, le resserrement des normes en matière de bâtiments d’habitation ou professionnels,  l’interdiction de la circulation des véhicules polluants dans les villes, la taxation des transports routiers de marchandise devront être coordonnés avec le développement des filières industrielles dédiées aux produits et modes d’activité durables. La question de la sortie nucléaire devra, si l’on veut échapper au traitement théologique de cette question, être posée en corrélation avec l’affermissement de telles politiques.

***   ***   ***   ***

 

CONCLUSION GENERALE. Tous les développements ci-dessus sont afférents à un objectif politique unique et central : la restauration des biens et services publics, de ce qu’on appelle Les Communs, dans toute l’extension de ce terme On peut sans exagération le considérer comme la ligne de démarcation essentielle des temps présents et futurs. Simultanément, cet objectif peut être l’axe recteur de nouvelles majorités politiques, qui transcende certains clivages et certaines divergences d’intérêt qui apparaîtront, de ce point de vue, secondaires. Fondamentalement, une politique de défense et de restauration des biens et services publics, de la propriété commune,  ne peut que servir les intérêts des plus grandes masses. Elle est l’un des creusets d’une politique républicaine.

 

Cercle Archimède, le 28 novembre 2011

 


[1] Et aussi de fonctions régaliennes de police, de justice et de douane, comme on le voit chez certains doctrinaires ultra-libéraux d’Amérique.

[2] On veillera à bien distinguer ces biens de ceux des catégories 1, 2 et 3, même si certains d’entre eux appartiennent également à cette catégorie (la lumière du soleil, la défense nationale, les découvertes scientifiques sont certes « non excludables », mais les poissons, les fréquences du réseau hertzien, les inventions techniques peuvent être rendus payants et son , en ce sens, « excludables »).

[3] L’attribution d’un crédit de 100  € par un établissement bancaire, dont une partie est redéposée aussitôt par le bénéficiaire dans les comptes de l’établissement, permet à celui-ci de fournir un nouveau crédit, qui augmente la masse monétaire en circulation. En réalité, la privatisation de la création monétaire par les banques se traduit par le fait qu’on a affaire en réalité à un « diviseur de crédit » par la banque centrale. Les banques diffusent le crédit aux agents économiques ou aux opérateurs de spéculation, puis s’alimentent en liquidités auprès de la banque centrale qui, intimidée par le « risque systémique », la leur fournit sans véritable restriction.

[4] Ces points seront traités en III (assurances collectives) et en IV (propriété intellectuelle).

[5] Voir IV.

[6] Voir V.

[7] Même les USA n’ont pas sombré dans cette folie.

[8] La crise de 2008, ainsi que d’autres phénomènes analogues antérieurs et postérieurs, a bien montré que les politiques monétaires restrictives fondées sur l’alibi de la lutte contre l’inflation n’ont pas empêché la formation de bulles spéculatives favorisées par les politiques laxistes des banques centrales. Seulement cette création monétaire laxiste s’est faite en faveur uniquement des banques et, finalement, des opérateurs financiers largement financés par ces dernières.

[9] Martine Lombard, L’Etat schizo.

[10] Des doutes sérieux existent sur son efficacité pour réduire les différences de coûts entre production locale et production importée : elle n’a d’effet certain de compétitivité que vis-à-vis des produits importés de pays à coûts de main d’œuvre plus faibles mais néanmoins proches, ou relevant de secteurs où les niveaux de productivité sont notablement différents. Elle ne permet pas de traiter le cas des importations en provenance de pays à très bas coûts de main d’œuvre, surtout si les produits relèvent en même temps de secteurs où les gains de productivité des pays émergents sont importants. Les effets attendus en termes de relocalisation des productions et de renforcement du caractère endogène des consommations sont aléatoires : les écarts de coûts salariaux entre les pays développés et les pays dont il faut mettre les produits à contribution sont parfois si élevés, compte tenu des gains de productivité enregistrés par ces pays, que la TVA sociale est, dans certains cas, sans effet sur le rétablissement d’un équilibre concurrentiel. A ces doutes s’ajoutent des craintes relatives à ses effets soit sur la consommation et la répartition des revenus – surtout si les entreprises ne répercutent pas intégralement la baisse de cotisations dans les prix HT et, en toute hypothèse, et d’autant plus que la TVA sociale aurait pour objet, non d’assurer le financement à coût constant, mais de couvrir les déséquilibres croissants de ce financement -. Dans l’hypothèse où la baisse de cotisations porterait sur les cotisations salariales, c’est l’investissement qui pâtirait et le risque de délocalisation viendrait annuler l’effet inverse attendu du dispositif.  Une conclusion provisoire est qu’aucune des formules de TVA sociale n’a à cet égard l’effet qu’auraient une correction directe des déséquilibres commerciaux, par une maîtrise du cours de l’euro et une taxation adéquate aux frontières, qui permettraient de réindustrialiser le continent européen. En tout état de cause, si une TVA sociale devait être instaurée, l’axe directeur de la réforme devrait  être le suivant : la TVA sociale ne peut venir qu’en compensation de la baisse de la part salariale des cotisations, la baisse des cotisations patronales ne peut être compensée que par des prélèvements fiscaux sur le patrimoine et par l’impôt sur les sociétés. C’est pourquoi les mesures du type de la TVA sociale ne sont qu’un élément d’une politique globale de rééquilibrage des conditions de concurrence internationales, comprenant la régulation des accords commerciaux, l’internalisation des coûts environnementaux, le traitement du déséquilibre des systèmes de change.

 

[11] « Si la nature a fait une chose moins susceptible que d’autres d’une appropriation exclusive, c’est bien l’action de la force de la pensée appelée idée, qu’un individu peut posseder exclusivement aussi longtemps qu’il la garde pour lui. À partir du moment ou il la divulgue, il en donne la possession à chacun, et celui qui la reçoit ne peut s’en défaire. Son caractère particulier, aussi, est que personne ne possède moins parce que chacun la possède en entier. Celui qui reçoit une des mes idées enrichit son savoir sans réduire le mien, tout comme celui qui allume la chandelle à la mienne se donne de la lumière sans me plonger dans l’obscurité. Les idées, qui doivent pouvoir passer librement de l’un à l’autre tout autour du global, pour l’instruction morale et mutuelle de l’homme et l’amélioration de sa condition, semblent avoir été ainsi particulièrement conçues avec bienveillance par la nature, lorsqu’elle les créa, tel le feu, pouvant s’étendre dans tout l’espace sans perdre de sa densité en aucun point, et tel l’air dans lequel nous respirons, bougeons et qui entoure notre corps physique, ne pouvant être confiné ou exclusivement possédé » (Thomas Jefferson).

 

[12] A noter déjà que le droit d’exploitation de l’auteur d’un logiciel est exercé par l’employeur (art. L 113-9 du Code de la propriété intellectuelle).

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La question des institutions

LA QUESTION DES INSTITUTIONS

 

Préambule : place de la question .

A. Diagnostic

B. Orientations

 

Il est usuel, quand quiconque entend poser la question de savoir si les institutions actuelles de la France sont bonnes ou non, d’entendre rétorquer que cette question est absolument secondaire par rapport aux questions économiques et sociales, à la crise économique, aux « problèmes quotidiens des Français », etc. Cette défense est d’ailleurs, sous des formes légèrement différentes, partagée aussi bien par les milieux conservateurs et les centres de défense des privilèges qu’à gauche et même à la gauche de la gauche. Sous une forme un peu plus sophistiquée, on justifie encore par des considérations historiques que cette question soit en tout état de cause secondaire : la « force des choses », la puissance des intérêts et des évolutions économiques seraient telles que les changements, aussi bien les pires que les bénéfiques, se réaliseraient de toutes manières, sous n’importe lequel des systèmes institutionnels envisageables. Il ne serait pas d’un grand intérêt de s’occuper d’une question structurellement secondaire.

La conséquence de ces objections est qu’il n’est jamais le moment d’aborder le problème institutionnel, soit que les urgences de la crise le renvoient aux calendes, soit que l’amélioration de la situation économique ou les perspectives d’une alternance  rendent le changement moins impérieux ou moins indispensable.

Or, s’il est vrai que le perfectionnement du régime démocratique ne garantit pas de manière absolue contre l’affirmation de politiques de clivage social, par alliance des grands possédants et des classes moyennes, s’il est vrai aussi que les formes étatiques de forme césarienne peuvent parfois dégager des compromis sociaux avantageux que les formes démocratiques ne permettaient pas de faire émerger, il reste que le type d’institutions en vigueur n’est pas neutre quand on examine les possibilités de faire émerger des issues politiques de progrès, des majorités de raison ou des avancées de l’intérêt général. Il n’est pas vrai, par exemple, que la forme césaro-monarchique de la présidence de la République française ait été pour rien dans la calamiteuse expérience mitterandienne, qui a ouvert la voie à toutes les dérives du libéralisme financier en France et à des politiques de désindustrialisation dont nous subissons encore les conséquences. Il n’est pas exact non plus que le statut minoré de l’institution judiciaire en même temps que sa soustraction à tout contrôle démocratique ne soit pour rien dans certaines évolutions fondamentales du droit. Pas exact non plus que la prolifération d’Autorités Administratives Indépendantes soit neutre au regard de la puissance de la décision politique et des pouvoirs constitués en démocratie.

Tout particulièrement, la « présidentialisation » de la vie politique française, caricature d’autocratie en forme républicaine, produit un résultat détestable sur l’intensité et la clarté du débat démocratique et les distorsions qu’elle entraîne relativement au principe majoritaire, qui, qu’on le veuille ou non, doit rester la loi dans une démocratie digne de ce nom, ne peuvent être éludés. Ils finissent peser d’un poids accablant sur le débat politique en France, dont la qualité est considérablement dégradée même rapportée à des pays proches qui ne sont pas pour autant des modèles immaculés : Royaume Uni, USA, Allemagne.

De même on ne pourra longtemps ignorer le lien existant entre le caractère relativement égalitaire des sociétés du Nord de l’Europe, leur meilleure résistance aux crises et aux dérives du système financier, ET la qualité de leurs institutions au regard du principe démocratique et de la manière dont les dirigeants politiques exercent leurs mandats.

Au-delà de ces remarques inscrites dans le présent, le problème institutionnel français ne peut être correctement posé que dans une perspective historique. L’instabilité constitutionnelle depuis la révolution française, aussi bien que la fausse stabilité de la constitution de la Vè République, modifiée plus d’une vingtaine de fois en cinquante ans, sont le signe d’une difficulté persistante du pays à trancher de manière consensuelle et définitive certaines grandes questions constitutionnelles. Et le fait d’occulter cette difficulté, de laisser sourdre des contradictions non résolues, ne concourt en rien à la solution des problèmes institutionnels, condamnés ainsi à se reposer de manière chronique et à recevoir des solutions elles aussi chroniquement imparfaites.

C’est pourquoi, dans ce texte, tout en nous attachant à proposer des orientations pour le présent en relation avec les imperfections manifestes du régime actuel, nous veillerons à inscrire notre réflexion dans la perspective historique sans laquelle le problème institutionnel français ne peut être traité.

I/ DIAGNOSTIC

  1. Conflit non résolu entre principe de souveraineté et principe de séparation des pouvoirs. Pour le meilleur ou pour le pire, l’histoire de France est marquée par deux circonstances déterminantes : c’est sur son sol que s’est développée et que s’est mise en pratique de la manière la plus radicale la doctrine d’origine théologique de la souveraineté, représentation d’un pouvoir sans limite terrestre qui a été la protection intellectuelle de la monarchie françaises contre les Empereurs et les papes ; et c’est en France que la doctrine du Contrat social de Rousseau a reçu l’écho le plus important, que cette doctrine est devenu le credo de quasiment tous les partis de la révolution française, des clubs jacobins à certains des défenseurs du principe monarchique, comme Cazalès. Aussi la doctrine de la souveraineté (du peuple), renversant, en la remettant sur ses pieds, l’ancestrale théorie de l’Etat souverain est-elle devenue le dogme partagé de tout l’arc en ciel politique de l’époque révolutionnaire. Or le principe de souveraineté est celui selon lequel le pouvoir ne se divise pas, ne se partage pas, ne se délègue pas. Bien que créée par un auteur français, Montesquieu, la théorie de la séparation des pouvoirs, qui vise précisément à diviser les pouvoirs pour affaiblir le pouvoir, n’a trouvé en France, pendant toute cette période, et aussi bien dans les phases les plus révolutionnaires que les plus conservatrices ou restauratrices, que des représentants toujours minoritaires ou minorisés. En guise de séparation des pouvoirs, s’est imposées une doctrine « à la sauce » de la souveraineté rousseauiste : il s’agit, dans le cadre d’un pouvoir indivisible et inaliénable qui est celui du peuple légiférant, d’instaurer une division fonctionnelle de ce pouvoir, qui agit dans l’espace de la volonté générale, d’avec les deux pouvoirs exécutifs et judiciaires qui n’agissent dans la sphère de l’application particulière d’une loi sur laquelle ils n’ont aucune prise et dont ils tiennent tout le principe de la moindre de leurs actions. Cette « séparation des pouvoirs » n’est autre qu’une subordination radicale des deux autres au premier. Elle est tout à fait étrangère à la doctrine authentique de la séparation des pouvoirs. Les voies qui permettent de mettre en oeuvre un principe de souveraineté exercé par le peuple, mais par l’intermédiaire de pouvoirs constitués séparés et également légitimes, n’a jamais été véritablement explorée. 
  2. Une séparation des pouvoirs transformée en déséquilibre chronique entre ces mêmes pouvoirs. S’il y a, comme le prétend présomptueusement un site officiel du gouvernement français, « une conception française de la séparation des pouvoirs », c’est en forme de caricature. En effet, l’incapacité française à instaurer pratiquement cette doctrine s’est manifestée de manière récurrente par la création de déséquilibres entre ces pouvoirs, tandis que la séparation pérenne des pouvoirs implique deux conditions essentielles : leur équilibre et leur dépendance réciproque. La pratique constitutionnelle française depuis deux siècles et quelque est caractérisée par l’oscillation entre deux extrêmes, l’un étant la prévalence absolue du pouvoir exécutif qui s’arroge, de manière plus ou moins expresse, les prérogatives de la législation, l’autre la domination d’une Assemblée qui empiète sur les fonctions du gouvernement, notamment celle du maintien de la sécurité publique dans le cadre des lois établies .

La phase actuelle, celle de l’application de la Constitution  de la Vème République, se caractérise par un abaissement saisissant du pouvoir législatif, considéré comme irresponsable et dès lors amputé de toutes les prérogatives majeures qui doivent caractériser un tel pouvoir (« parlementarisme rationalisé »). Le résultat en est que le travail législatif, au lieu d’être délibératif et collectif, est pour l’essentiel produit de la volonté autocratique d’un président à la fois chef de l’exécutif, gardien des prérogatives essentielles de l’Etat et principal auteur ou initiateur de la législation. Ce même président dispose en outre la totalité des nominations au sein de l’appareil d’Etat, se constituant ainsi un puissant levier pour exercer une influence extra-légale sur le fonctionnement régulier de pratiquement tous les pouvoirs dérivés. Enfin, conforté par l’alignement de la durée des mandats présidentiel et législatif et l’inversion des calendriers électoraux, ce président ne court plus aucun risque de voir sa responsabilité engagée ni son pouvoir contesté : ni directement, puisque, chef de l’Etat, il ne rend compte à aucun autre pouvoir constitué et que même son immunité pénale est pratiquement totale ; ni indirecte, puisque assuré presque par principe d’un majorité docile à l’Assemblée Nationale, il n’a pas même besoin que le Premier Ministre dispose de la confiance à l’Assemblée Nationale. En réduisant ce dernier au statut de « collaborateur », la présidence Sarkozy a achevé la transformation du régime français, non pas même en une monarchie républicaine, mais en une autocratie de forme républicaine, où les caprices ou les irréflexions d’un seul homme peuvent engager à elles seuls le pays dans des impasses. S’agissant de la Présidence de laz République, le bilan des dernières réformes constitutionnelles est établi: mandat réduit, immunité renforcée. Si l’on ajoute à cela, à l’époque de la démocratie médiatique, la domination de la Présidence sur les medias du secteur public combinée aux liens incestueux noués avec les grandes groupes médiatiques privés, par ailleurs grands fournisseurs de l’Etat, on est confronté à une forme institutionnelle plus proche du césarisme que de toute forme de gouvernement démocratique, l’élection périodique restant le seul et fragile garant de l’expression de la volonté populaire, quand on sait les possibilités de manipulation et de maîtrise des pouvoirs médiatiques par certains réseaux.

Une autre manifestation de cet abaissement est l’effondrement de l’autre mission du pouvoir délibératif : celui de contrôle du fonctionnement des institutions de l’Etat, devenu l’apanage du pouvoir exécutif et d’institutions de contrôle essentiellement internes (inspections générales) ou insuffisamment indépendantes (Cour des comptes démunie de pouvoirs d’injonction à l’administration, Conseil d’Etat encore beaucoup trop attentif aux considérations d’opportunité de l’exécutif  et par ailleurs  incapable de défendre efficacement le modèle français du droit public face aux déferlantes communautaires -, Défenseur des droits largement inféodé au pouvoir exécutif).

Une autre caractéristique de ce déséquilibre, celle-ci quasiment constante sous tous les régimes constitutionnels, est la subordination ou l’abaissement de l’ « autorité judiciaire » : celle-ci est privée du pouvoir de connaître des actes de l’administration, compétence réservée à une juridiction spéciale, composée de magistrats dont la formation et les conditions de carrière obéissent à des formes particulières ; opère en son sein un parquet hiérarchiquement soumis au gouvernement, qui exerce des pouvoirs intrusifs dans les procédures judiciaires elles-mêmes, aussi bien pour ce qui concerne la caractérisation des infractions que dans l’administration des procédures de jugement ; elle reste enfin limitée – même si cette limite recule grâce au principe de supériorité des conventions internationales sur les lois – par l’écran de la loi, sur la constitutionnalité de laquelle elle ne peut se prononcer ni ne pouvait, jusqu’à l’instauration récente de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC), en référer à une organe de contrôle spécifique. Une autre subordination non écrite concerne la difficulté qu’a l’autorité judiciaire d’appliquer la loi pénale aux organes de la vie politique que sont les partis et leurs élus, et le fait que, chaque fois qu’elle s’y est osée, le pouvoir exécutif, fidèle à une ancienne tradition remontant à la monarchie absolue,  le lui a fait payer par des campagnes d’opinion malignes mettant en cause les abus des juges d’instruction ou les vices du corporatisme judiciaire. Un pouvoir judiciaire indépendant supposerait la réunification des ordres de juridictions judiciaire et administratif, la déconnexion du parquet avec le pouvoir exécutif et la possibilité donnée aux citoyens d’invoquer par voie d’exception au cours des procédures judiciaires, l’inconstitutionnalité des lois dont elle doit faire application. Mais cette organisation d’un troisième pouvoir devrait rester en ligne avec le principe de la souveraineté populaire et de suprématie de la loi, ce qui exige quelques adaptations du troisième critère que l’on vient de mentionner.

Entendu dès l’origine comme moyen de limiter les risques d’arbitraire et d’injustice, voire de despotisme ou de tyrannie, le principe de séparation des pouvoirs est susceptible de recevoir, et reçoit effectivement, bien d’autres applications que celle qui concerne les trois pouvoirs canoniques caractérisés par Hérodote et Aristote. Ainsi en va-t-il de la séparation entre pouvoir constituant et pouvoir législatif ordinaire, des séparations qui peuvent exister à l’intérieur du pouvoir législatif, ou, à l’intérieur de l’institution judiciaire entre recherche des infractions, accusation, jugement, ainsi qu’entre jugement de premier degré et appel, entre contentieux de l’annulation et plein contentieux ou entre appréciation des faits et cassation (contrôle en droit seulement) . C’est à un bilan d’ensemble de ces séparations qu’il convient de se livrer, afin de déterminer celles qui n’ont pas répondu aux attentes ou celles qui mériteraient d’être expérimentées.

3. Le principe de représentation toujours maintenu dans l’ambiguïté. La meilleure manière qu’a trouvée la doctrine constitutionnelle de l’époque révolutionnaire de concilier le principe de souveraineté populaire que le patronage rousseauiste interdisait de rejeter avec les effets modérateurs attendus de la séparation des pouvoirs fut le principe de représentation, autrement dit, la séparation du peuple ou de la nation représenté(e) et de la représentation elle-même. Cette tradition est exprimée par Sieyès à l’époque de structuration de la République française, par Carré de Malberg à l’époque de la III ème République : la souveraineté du peuple, ou de la nation, s’exerce par la voie de la représentation, le gouvernement sera d’essence représentative. Le mode représentatif sera d’autant mieux admis que l’on défendra le principe de souveraineté de la nation, c’est-à-dire de l’ensemble de ses membres passés, présents et à venir, autrement dit d’une entité fictive: l’exercice de la démocratie directe est impossible dans ce cas. L’indivisibilité de la souveraineté s’exprimera par l’unicité et la prépondérance de l’Assemblée nationale sur l’ensemble des autres pouvoirs. La séparation des pouvoirs trouvera son compte dans le fait qu’aucun des pouvoirs constitués n’exercera de pouvoir souverain, tous étant limités dans leur exercice par la loi fondamentale. Elle s’exprimera également par la séparation entre le pouvoir constituant (Assemblée constituante ou peuple entier se prononçant par voie de référendum) et l’Assemblée législative, et le fait que le pouvoir constituant lui-même n’agira que pour un temps donné et pour accomplir une tâche spécifique.

Mais l’existence d’un ou de plusieurs pouvoirs représentatifs exige de préciser quel lien il(s) entretien(nen)t avec leur mandant, le peuple ou la nation. Sont-ils avec lui dans un rapport de délégation ou de commission ? Sont-ils chargés de vouloir pour le peuple et à sa place, ou de transporter à l’intérieur des pouvoirs constitués la volonté même que le peuple souverain s’est déjà forgée par devers lui ? Et la législation (ou, plus largement, la délibération) populaire directe constitue-t-elle néanmoins la forme supérieure d’exercice de la volonté générale ou doit-elle au contraire être proscrite en raison du principe de représentation? Ces questions ont, certes, été présentes au cœur du débat constitutionnel américain, anglais, allemand, pour recevoir d’ailleurs une réponse uniforme pour les deux premiers, et convergente dans la dernière période de l’histoire allemande : le principe de représentation / délégation est intangible. Mais cette réponse n’est pas compatible avec la tradition issue de Rousseau. Ce pourquoi la France n’a jamais su ou pu trancher entre deux conceptions de la représentation et n’a en tout état jamais renoncé à l’idéal d’une certaine adéquation entre volitions de la représentation et volonté supposée déjà formée du peuple citoyen.

Ayant accepté le principe de représentation – la souveraineté s’exerce par l’intermédiaire de représentants -, mais jamais avalisé comme une fatalité le régime de la délégation, le pays ne peut donc que ressentir douloureusement la crise du système représentatif qui se concrétise dans une double distorsion, sociologique et au plan de l’expression des volontés. La première tient à ce que les représentants passent pour nourrir des intérêts spécifiques qui les opposent au reste de la société, la seconde, à ce que leurs décisions contredisent ce qui a pu se former ou s’exprimer en fait de volonté générale. Le recours épisodique au référendum permet à cette distorsion de se manifester dans toute son ampleur, comme l’a montré l’épisode du référendum négatif sur le Traité constitutionnel européen et la poursuite sans varier d’un fil d’une construction et d’engagements que le peuple avait expressément repoussés.

Chacune de ces deux conceptions de la représentation comporte des dangers : la représentation/commission, celle des dérives césaristes et plébiscitaires ; la représentation/délégation, celle de la constitution d’une caste politique délégitimée et en état de proximité poussée avec les plus grands possédants. Mais, d’une part, le premier des dangers peut être traité par les modalités d’organisation de l’Exécutif ; d’autre part, une politique de restauration de la République doit choisir, et c’est ce que nous ferons. La représentation doit représenter au sens littéral du terme ; sans qu’elle procède de mandats impératifs, elle ne dispose que d’une délégation relative et limitée, qui doit régulièrement corrigée par les interventions de la législation populaire directe, les mécanismes de jurys citoyens placés à côté des organes de représentation, la pratique des comptes rendus de mandat et d’éventuelles procédures révocatoires.

4. Nécessité d’interroger la pratique actuelle de la séparation des pouvoirs à la lumière de ses effets. La pratique actuelle de la séparation des pouvoirs doit être interrogée. On ne peut qu’être frappé par le fait que le rôle d’initiative majoritaire de l’exécutif n’a pas empêché, bien au contraire, le développement d’une législation proliférante, largement palinodique, souvent confuse, fréquemment proclamatoire ou démagogique, et d’une extraordinaire complexité. Tandis que l’intervention du parlement, pour minorée qu’elle soit, n’a pas empêché de rendre la législation issue de ses travaux parfois plus inextricable encore, plus démagogique parfois, et assez souvent largement inapplicable. L’une des causes de ce fait est que le Parlement ne dispose pas des moyens techniques et d’administration nécessaires à l’inventaire des situations et à la préparation des lois, ainsi que, et peut-être surtout,  du temps nécessaire pour procéder aux larges consultations préliminaires à leur rédaction, temps totalement accaparé par l’exécutif qui place ensuite le Parlement devant les impératifs de l’urgence. Enfin  reste posée la question des textes législatifs laissés inappliqués parce que le  pouvoir exécutif, protégé par le principe de la séparation des pouvoirs, par refus exprès ou simple inertie, omet de prendre les mesures d’application ou de créer les organes ou procédures nécessaires à la mise en œuvre des lois. A l’évidence cette pratique de la séparation des pouvoirs, dégénérée en suprématie de l’exécutif sur le travail législatif, n’a rien apporté de bon et, pour y remédier, il faut que l’Assemblée législative se réempare du temps long nécessaire à une législation éclairée, qu’elle soit au principe de l’oeuvre législative et dispose de tous les moyens nécessaires pour ce faire. Il faut ensuite qu’elle puisse peser sur l’effective mise en œuvre de la législation qu’elle a produite.

Par ailleurs, les tentatives de redonner à l’autorité judiciaire l’exclusivité du pouvoir de sanction au-delà d’une certaine gravité, en allant au-delà des peines criminelles, notamment dans les matières délictuelles et contraventionnelles, sont régulièrement mises en échec par l’absence de moyens et, conséquemment, de spécialisation des juridictions. La lenteur et l’inefficacité des procédures juridictionnelles, voire les taux élevés de classement de certains types d’infractions, notamment dans le domaine économique, entraînent le retour en force des pouvoirs de transaction administrative, profondément attentatoires au principe de séparation des pouvoirs, ou la prolifération d’autorités indépendantes dotés d’un pouvoir de sanction  – à la seule exception des peines privatives de liberté – sans donner des garanties équivalentes à celles des juridictions. Si ce mouvement est contrarié par l’impact des jurisprudences de la CEDH, rendue sur le fondement de l’article 6 de la convention éponyme, il n’en résulte qu’un sentiment d’incohérence, la lutte pour la régularité juridique étant régulièrement contrebattue par l’exigence d’efficacité des normes. Ce problème doit également être traité dans le sens consistant à donner à l’institution judiciaire la pleine juridiction qui lui revient, accompagnée des moyens corrélatifs.

5. Du mésusage de la Constitution et du bloc de constitutionnalité. La question du rapport entre la loi ordinaire et la Constitution ou loi fondamentale a également traversé l’histoire constitutionnelle de la France. Pendant longtemps, l’idée de souveraineté populaire ou nationale a semblé exclure toute atteinte à la suprématie de la loi, aucun principe supérieur ne pouvant venir contraindre l’exercice de la volonté générale. L’idée d’un contrôle de constitutionnalité fut donc en général écartée, jusqu’à et y compris la Quatrième République, en dépit des efforts persévérants de Sieyès et de quelques autres. Il faut dire également qu’aussi longtemps que la Constitution se limitait à prescrire une organisation des pouvoirs publics, la question de la conformité de la loi à la Constitution pouvait aussi bien apparaître comme superfétatoire que comme possible sans atteinte grave au principe de souveraineté populaire. C’est d’ailleurs en ce sens que l’introduction d’un tel contrôle par la Constitution de la Vè République n’est pas apparue à l’origine comme un bouleversement si important de la tradition politique qui l’excluait purement et simplement. Le problème de la compatibilité d’un tel contrôle avec le principe de souveraineté se pose avec une toute autre acuité lorsque, comme ce fut le cas dans la phase «  libérale » de la Vè République, qui succéda à sa première phase césariste, les Préambules portant principes fondamentaux des droits et libertés furent incorporés au bloc de constitutionnalité et que le contrôle avant promulgation fut facilité par l’ouverture de la saisine du Conseil Constitutionnel à la minorité parlementaire. De même, cette acuité est renforcée dès lors que, avec la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC), la non-conformité de la loi à la Constitution peut être invoquée par voie d’exception dans les procédures judiciaires.

En principe, toutefois, un tel contrôle de la conformité de la loi ordinaire à une loi fondamentale est parfaitement compatible avec le principe de souveraineté populaire si la loi fondamentale n’est elle-même qu’une autre expression de la volonté générale et que le peuple souverain décide lui-même de soumettre sa propre production législative au respect de principes investis d’une certaine dureté et intangibilité. La vraie difficulté commence lorsqu’on prétend que ces principes doivent être à ce point intangibles et inconditionnels qu’ils doivent pouvoir échapper à toute révision, exception ou  contestation, même accomplies selon les normes de la légitimité procédurale, en sorte que ces principes deviendraient non seulement constitutionnels, mais même méta-constitutionnels. Il est naturel que les penseurs des pays qui ont été confrontés à l’absolutisme partitaire nazi, fasciste, ou stalinien, lesquels sont souvent parvenus au pouvoir dans les formes de la légitimité procédurale, ne trouvent d’issue que dans le libéralisme  anglo-saxon des principes devenus absolument intangibles. Mais cette doctrine n’a de fondement que religieux, elle persiste à fonder le Politique sur l’hétéronomie et décide d’ignorer l’histoire vraie, dans laquelle des principes universels et inconditionnels – et qu’il vaut la peine de défendre comme tels – n’en sont pas moins des créations historiques de peuples et d’époques déterminées, donc des constructions contingentes et évolutives. La seule position qui soit fidèle au principe de souveraineté populaire et à la laïcité de la République consiste à laisser ouverte la question de savoir si la seule légitimité procédurale peut s’imposer sur, ou au contraire doit céder devant, les principes universels. Même si l’époque actuelle est encore massivement dominée par le combat pour les droits fondamentaux et universels, notamment celui, capital pour l’histoire mondiale, qui se mène en Chine, on ne peut exclure que, dans un avenir indéterminé, la sauvegarde même de l’Humanité exige que certains des droits fondamentaux ou considérés tels doivent être révisés, ou interprétés de manière plus restrictive qu’aujourd’hui. On peut penser d’abord au droit de propriété, qui pourrait devenir de plus en plus droit de disposer du bien public à des fins privatives ou exclusives, donc un danger pour la gestion des biens essentiels à la sauvegarde de l’Humanité elle-même, ou même à la liberté d’opiner, qui pourrait à l’époque d’internet, entraîner dans des dérives imprévues (le droit de dire n’importe quoi, de nier les faits les plus avérés, pourrait devenir la source d’une aliénation et d’une perte du sens du réel à l’échelle de l’Humanité entière). La question du rapport entre principes inconditionnels et régularité procédurale, entre « droit naturel » et droit positif, doit rester ouverte au plan des principes. Le seul garde-fou qui nous reste, mais il est d’importance, est de considérer comme étant d’une valeur supérieure et inconditionnelle les principes qui ont fait l’objet d’une sanction (procédurale) en forme de norme universellement partagée et approuvée, ou qui (sur le plan des principes rationnels internes de l’idée de justice) peuvent supporter l’épreuve du point de vue élargi kantien, à savoir sont susceptibles d’être approuvés par tout homme, quelles que soient les positions sociales ou politiques qu’il serait susceptible d’occuper.

Au-delà de cette question qui peut sembler essentiellement théorique, une autre difficulté apparaît à propos du contrôle de constitutionnalité, lorsque que, au-delà du texte brut de la loi fondamentale, des « principes de valeur constitutionnelle » ou des « principes fondamentaux des lois de la République » sont extraits de manière prétorienne, et sans que de tels principes soient jamais validés, même ex post, par la sanction du suffrage universel, par des collèges non revêtus de la légitimité démocratique, et dépourvus par ailleurs des conditions d’indépendance et d’impartialité qui caractérisent la procédure judiciaire. C’est à la faveur de cette évolution que notre Conseil Constitutionnel, confronté à la difficile articulation de la déclaration des droits de 1789 et du préambule de la Constitution de le 1946, a réduit la majorité des principes énoncés dans ce second texte à l’état d’« objectifs à valeur constitutionnelle », c’est-à-dire de principes dépourvus de valeur juridique positive sauf à être déclinés dans la loi ordinaire à la discrétion du législateur, et en tout état de cause, insusceptibles de servir de fondement à une contrôle de constitutionnalité des lois. Ces principes de 1946 se trouvent ainsi ravalés au rang de « droits de créances » dont la satisfaction serait affaire d’opportunité, au grand bénéfice de la conjuration conservatrice et libérale qui entend jeter ces principes définitivement par-dessus bord. On assiste ainsi à une violation manifeste du caractère constitutionnel des principes de 1946, censés pourtant exprimer les bases du pacte social français.

Il nous faut également entamer une réflexion approfondie sur les rapports internes existant ou devant exister entre loi ordinaire et loi fondamentale : ce rapport est-il d’émanation (ou d’exécution), ou simplement de conformité (ou de compatibilité)?  Les rapports entre législatif et organe de contrôle de la constitutionnalité en découlent. Dans le premier cas, la loi aiderait à l’accouchement de principes déjà contenus dans la loi fondamentale, et l’examen de la loi (la création de la loi) serait un procès de dégagement de principes dérivés, quasiment un travail de juges. Les juges constitutionnels auraient alors une légitimité d’y prendre part, et seraient d’ailleurs de moins en moins des juges. Dans l’autre optique au contraire, le contrôle de constitutionnalité ne peut en aucun cas être confondue avec la création législative, qui est œuvre politique, c’est-à-dire de décision et de conflit. De ce dernier point de vue, la participation des juges constitutionnels au travail législatif est (serait) une hérésie. Même si c’est par coquetterie ou lorsqu’une question l’embarrasse, notre Conseil constitutionnel ne manque d’ailleurs pas de rappeler qu’il ne dispose pas du même pouvoir d’appréciation que le législateur.

Il est remarquable que la production législative actuelle en France est placée sous l’égide de deux visions contraires : s’agissant de la loi fondamentale française (la Constitution), les lois ordinaires ne sont que dans un rapport de conformité, conformément à la tradition politique française ; mais relativement au Traités européens, tout se passe comme si, sous l’impulsion combinée de la Commission Européenne et de la Cour de Justice de l’Union Européenne, la production du droit communautaire dérivé n’était que l’extraction et le développement nécessaire des principes contenus dans les traités : en sorte que ce droit dérivé s’incorpore quasiment aux Traités. Dès lors, vis-à-vis de la législation nationale, non seulement ce droit communautaire dérivé acquiert une valeur juridique analogue à celle des traités, mais la législation nationale de transposition apparaît à son tour comme le développement nécessaire de ces normes supérieures. Il en résulte cette tendance néfaste de la construction européenne,  qu’une fois une norme de droit communautaire dérivée adoptée, elle apparaît comme la seule application possible des Traités et que le champ de la décision politique, communautaire comme nationale, est régulièrement réduit par la production de normes juridiques intangibles. C’est ainsi que les politiques profondément marquées par une idéologie, celle du libéralisme, menées sans discontinuer depuis la fin des années 70, se transforment en normes prétendument intouchables, comme si cette politique était la seule possible à l’intérieur du corps des Traités et présentait en conséquence un caractère irréversible. Si cette façon de “juridiciser” la vie publique et de nier la dimension proprement décisionnelle de l’action politique est insupportable, on ne peut en même temps qu’être choqué du fait que des principes tout à fait contraires sont invoqués lorsqu’il s’agit de faire application des principes constitutionnels français de 1946. Car si c’est ainsi que procède la production de la loi, alors il devrait en être de même pour la mise en œuvre de ces principes. Nous en tirerons les conséquences dans les orientations qui suivent. Sans participer directement à l’exercice du pouvoir législatif, un Conseil Constitutionnel digne de ce nom doit contribuer à ce que toute la force juridique nécessaire soit donnée aux principes que le peuple a déposés dans sa Constitution. A défaut qu’il le fasse, la législation populaire directe devrait y pourvoir. En tout état de cause, à mesure que le « bloc de constitutionnalité » s’enfle, il est nécessaire d’impliquer le peuple souverain dans sa discussion et le cas échéant, sa modification.

6. Revisitation nécessaire du mode de votation ? La figure que prend la représentation politique et le type de vie politique qui l’anime de l’intérieur dépend, pour une part importante, de la procédure électorale et législative. La représentation proportionnelle, c’est connu, passe pour donner une représentation plus fidèle de la diversité des courants, mais favorise leur dispersion, empêche la formation de majorités nettes, concourt à l’instabilité gouvernementale et rend les représentants exclusivement dépendants de l’appareil central de leur parti, plutôt que leurs électeurs. Les scrutins majoritaires à un tour, au contraire, contraignent aux regroupements et tendent assez mécaniquement à l’apparition de deux grands blocs qui alternent dans les positions de majorité au gouvernement et d’opposition. Une fois ce résultat atteint, l’affirmation d’un troisième courant devient très difficile, alors que le rapprochement des deux blocs centraux rend l’émergence de telles alternatives nécessaires à la vie démocratique. La votation majoritaire à deux tours, par ailleurs indispensable pour les élections désignatives d’une personne unique, passe pour combiner l’expression de la diversité politique, au premier tour, et les regroupements à vocation majoritaire, au deuxième. Certains modes de scrutin, tels que le scrutin majoritaire avec prime aux candidats arrivés en tête, actuellement pratiqué pour les élections régionales, conduisent à peu près au même résultat. Des systèmes mixtes (part majoritaire + part proportionnelle) visent aux mêmes effets, mais sans les atteindre à coup sûr.

L’appréciation des modes de votation ne peut rester indépendante de la vision fondamentale de la vie politique comme affrontement et clivage, d’un côté, comme gestion de la vie collective et recherche de consensus autour de l’intérêt général, d’autre part. La recherche systématique de consensus peut apparaître comme négation de la politique, qui est en essence conflit. L’aboutissement systématique de l’affrontement de blocs de force analogue mais étanches les uns aux autres empêche l’affirmation de voies  plus consensuelles et surtout plus rationnelles à moyen et long terme. Il conduit aisément à des alternances en forme de balancier et à une législation palinodique, chaque majorité consacrant son énergie à défaire ce que la précédente a fait et les solutions finalement rationnelles ne finissant par s’imposant qu’avec un retard souvent fatal. Le mode majoritaire à un ou deux tours conduit le plus souvent à ce dernier résultat, mais le mode proportionnel ne conduit pas nécessairement à un « gouvernement au centre » ; quand il y conduit, il peut engendrer  des séries de tels «  gouvernements au centre » au prix de menus déplacements d’alliances qui fatiguent le corps électoral : longues crises politiques pour des changements finalement imperceptibles de la politique suivie.

Dans ce qui suit, nous poserons que la vie politique démocratique est conflit, mais nous assumerons également qu’il est toujours possible de dégager, fût-ce ex post, des approximations de l’intérêt général : la démocratie est alors conflit pour faire coïncider cette approximation de l’intérêt général avec la volonté majoritaire, cette coïncidence  n’étant pas spontanément obtenue. En effet, les stratégies électorales conduisent régulièrement partis ou candidats à favoriser des intérêts particuliers, même minoritaires, sous l’apparence d’un discours à vocation majoritaire. La démagogie, l’obscurcissement des débats, l’oblitération des options fondamentales, le recours à l’émotion ou aux techniques de séduction qui caractérisent la démocratie, comme on le sait depuis l’expérience grecque classique, portent régulièrement au pouvoir des représentants d’intérêts minoritaires. Une option républicaine doit conduire à rechercher les formes de débat et les modes de votation les plus favorables à l’émanation des intérêts généraux et de long terme  de la grande majorité.

Les modes de scrutin majoritaires restent potentiellement affectés par les paradoxes de Condorcet. Dès que plus de deux options sont offertes au corps électoral (candidats, solutions législatives), d’une part, il peut se former des majorités contradictoires (contre ce premier paradoxe, il n’est pas de remède, car il résulte de ce que, même si les préférences des individus sont transitives, les préférences collectives peuvent ne pas l’être), d’autre part, le vainqueur d’un scrutin majoritaire à un ou deux tours peut ne pas être le « vainqueur de Condorcet » , c’est-à-dire le candidat ou l’option qu’une majorité du corps électoral préférerait à tous les autres lorsqu’on aurait demandé à tous les votants d’ordonner leurs préférences entre tous les candidats ou toutes les options. Il est même assez fréquent que ce vainqueur de Condorcet ne puisse pas même être présent au second tour dans un scrutin à deux tours. La question mérite donc d’être posée si le mode scrutin, pour certains votes au moins, ne mériteraient pas d’être amendé pour permettre l’émergence du vainqueur de Condorcet en lieu et place de victoires alternatives de camps tranchés qui ne produisent que oscillations dévastatrices, législations palinodiques ou dérives irréversibles hors des voies de la raison. Mais cette  question étant ouverte, nous ne prétendrons pas la trancher à ce stade. Nous relèverons simplement que des règes de vote à majorité qualifiée peuvent, de manière plus économique, produire des résultats approchant ceux de la procédure de Condorcet.

7. La question de la représentation des intérêts laissée en friche alors même que les systèmes représentatifs traditionnels sont en crise de légitimité. La nation dont émane la souveraineté exerce celle-ci par la voie d’organes de représentation pluriels. Elle les légitime tous, elle ne délègue rien en totalité à aucun d’entre eux. Elle se représente selon des formes variables. Mais elle recherche la pureté ou la fidélité de la représentation, même si certains des pouvoirs dérivés, voire tous, sont chargés de former en son nom une volonté qui n’est pas préexistante et n’a jamais été formulée avant la désignation. Or il y a crise des systèmes représentatifs. Parmi les voies souvent évoquées pour pallier aux distorsions de la représentation, figure, outre celle de la représentation proportionnelle ou celle de la votation selon les principes de Condorcet, celle de la représentation des intérêts. Evidemment, la représentation des intérêts appelle la question sans réponse : quels sont les intérêts qui ont vocation à être représentés et ceux qui n’ont pas cette dignité ? La représentation des intérêts n’est pas plus en ce sens le reflet exact de « la volonté de la nation » que les assemblées élues au suffrage universel. Mais l’opposition entre la rationalité (relative) de la négociation entre intérêts constitués et les emportements de la volonté majoritaire est bien connue, elle n’est pas méprisable. Le travail de législation ne peut ignorer la rationalité qui se dégage de la représentation composée des intérêts.

Or, sous couvert d’éliminer le corporatisme de mauvaise réputation, et sous l’effet – une fois n’est pas coutume – du prurit de libéralisme des premières années de la révolution française, l’Etat a mis une intense énergie à la destruction des corps intermédiaires et à l’instauration d’un dialogue solitaire de l’individu avec l’Etat. Il en résulté la perte des avantages de l’organisation corporative, à savoir que celle-ci, lorsqu’elle est institutionnalisée, n’est pas seulement le vecteur des intérêts particuliers en direction de l’Etat, mais aussi le véhicule des exigences relevant de l’intérêt général en direction des corporations. En son absence, se développe l’anomie anarchique du marché et, en face, la cristallisation aveugle et autiste de certains intérêts de corporations qui estiment n’avoir aucun compte à rendre à la collectivité et n’en devoir qu’à leurs propres membres. L’éthique publique s’en trouve profondément dégradée, et la disparition de l’éthique professionnelle et des affaires en France, autant que l’affirmation de corporatismes délirants dans certaines branches du salariat doivent être mis en rapport avec cette absence. Il conviendrait de relire d’urgence les pénétrantes analyses de Durkheim sur ce sujet, et de ne pas oublier que la forme «  Conseil Economique et Social » ou «  Commissariat Général au plan » sont les enfants conjoints de la grande technocratie d’Etat et de la gauche de Front Populaire. Le pouvoir de faire la loi ne pourrait-il pas en ce sens être au moins divisé entre plusieurs organes de représentation, avec le cas échéant le référendum populaire (d’initiative ou d’évocation) pour trancher les conflits ? A défaut, l’instance de représentation des intérêts pourrait prendre part à l’oeuvre législative, aussi bien dans la phase de sa préparation que dans celle de sa discussion, sans voix délibérante. Se poserait ensuite la question, déjà posée par De Gaulle, de savoir si cette représentation des intérêts doit être fusionnée avec celle de collectivités territoriales dont la structure aurait été également rationalisée.

8. L’Administration démembrée et désemparée. Sa seule apparition dans la Constitution de la Vè République est pour préciser que « le premier Ministre dispose de l’Administration ». Si cette réduction de l’administration à l’état d’outil servile et de milieu transparent à la volonté politique est, certes, en ligne avec l’orthodoxie de la doctrine de la souveraineté, elle n’est pas très conforme à l’histoire (qui fait apparaître le rôle capital joué, depuis la Monarchie absolue, par les grands corps techniques de l’Etat dans la formation  de la Nation française elle-même), et à la sociologie, qui nous apprend que l’Administration est un corps, susceptible de constituer des intérêts spécifiques et, à tout le moins, qu’elle pèse sur la formation de la volonté politique et sur la mise en œuvre des décisions prises par les institutions politiques. Mais ce qu’exprime de juste cette assertion issue de la Constitution, c’est bien son actuelle et exclusive subordination au pouvoir exécutif : elle obéit aux seules instructions de ce dernier et la nomination de ses dirigeants en dépend exclusivement. L’interpénétration du pouvoir exécutif et de la haute administration est en outre renforcée par leur communauté d’extraction, dans laquelle l’ENA et les grands corps de contrôle jouent un rôle central, à la différence de ce qui se passe pour la magistrature et pour les assemblées législatives.

Pourtant l’Administration ne fait pas qu’opérer pour le pouvoir exécutif ou concourir à l’exercice des compétences de ce dernier. L’Exécutif s’étant accaparé la quasi totalité du travail législatif, l’Administration joue un rôle essentiel dans la préparation des lois, y compris dans l’organisation des consultations qui ont eu lieu à ce stade, dans leur délibération – les Commissaires du gouvernement assistent les Ministres lors des débats – et, bien entendu, au moment de leur mise en œuvre. Pourtant, au motif de séparation des pouvoirs, l’Administration réserve ses compétences à l’Exécutif et n’entretient aucun rapport formalisé avec l’Assemblée législative. De même, les Administrations jouent un rôle non négligeable dans la recherche des infractions aux lois dans une multitude de domaines, concurremment avec la police judiciaire. Leur expertise leur permet même de prendre une part déterminante dans certains contentieux spécialisés (production de rapports ou d’observations dans les procès, interventions sur commission rogatoires). Pour autant, les rapports qu’elles entretiennent avec les Procureurs de la République et avec l’institution judiciaire en général sont réduits au minimum, toujours au prétexte de séparation des pouvoirs.

La dépendance officielle de l’Administration d’Etat à l’égard du pouvoir exécutif a pour conséquence qu’elle est entraînée dans le discrédit qui pèse sur ce dernier et que son impartialité est de plus en plus en plus mise en doute. Mais cela ne suffit pas à l’exonérer du reproche traditionnel mener sa propre politique, d’imposer des choix technocratiques, de satisfaire avant tout son désir de pouvoir par la complexification des réglementations. L’écho des écoles néo-libérales américaines du « Public Choice », qui dénoncent dans toute politique publique la poursuite de l’intérêt spécial et étroit d’une corporation d’« entrepreneurs du pouvoir » s’est manifesté également en France, parmi les gouvernants ralliés au néo-libéralisme ou incapables de lui résister. La méfiance qui les entoure produit pour l’Administration deux conséquences cruciales.

D’une part, ses moyens sont réduits, son esprit missionnaire se tarit, l’attrait de ses carrières s’étiole, la fuite dans le secteur privé s’amplifie, les préoccupations de carrière deviennent l’alpha et l’oméga des préoccupations du haut fonctionnaire. Il se produit une profonde démoralisation de ce corps si important pour l’Etat. D’autre part, la méfiance qui l’entoure, au moment de l’ouverture à la concurrence des grands secteurs de l’économie publique et de l’affirmation libérale du  due process of law, entraîne un mouvement de dépossession de nombreuses de ses compétences, au profit d’Autorités Administratives Indépendantes dont la prolifération a fini par inquiéter le Parlement. En réalité cette prolifération est une menace importante pour le principe démocratique : elle incarne le dogme libéral selon lequel la seule indépendance de ces Autorités (garantie par leur statut et l’irrévocabilité de leurs membres pendant leur mandat), assortie d’une prétendue expertise, constitue une source suffisante de légitimité. En réalité, rendues indépendantes de l’exécutif, ces AAI deviennent indépendantes de tout pouvoir constitué, leur reddition de compte aux pouvoirs publics, qu’il s’agisse de l’Exécutif ou du Parlement, est formelle. Surtout, leur indépendance à l’égard du pouvoir politique se traduit en dépendance à l’égard de la sphère étroite de compétence qui est la leur – la compétence d’attribution va à l’encontre de la nécessaire synthèse des intérêts publics qu’une administration interministérielle réalise par essence -, et, plus grave encore, bien souvent, en dépendance à l’égard d’idéologies ultra-libérales et de milieux d’affaires, tant la « régulation » qui est leur principe d’intervention, dégénère facilement en «  auto-régulation ».

Le statut constitutionnel de l’Administration d’Etat doit être défini ou redéfini. Cette Administration, outil du gouvernement, doit également mettre son expertise au service de l’Assemblée législative, selon les procédures que celle-ci se donnera pour exercer sa compétence d’initiative législative. Celle-ci doit aussi jouer un rôle important dans les nominations des hauts fonctionnaires. De cette relation renouée avec le pouvoir délibérant l’Administration tirera avantage, par la restauration de son pouvoir d’influence et de son image d’impartialité. Rattachée plus étroitement à l’expression de la volonté générale, l’Administration d’Etat pourra retrouver maintes compétences qui lui ont été récemment arrachées par les AAI. Celles-ci ne se révèlent indispensables que dans les domaines afférents à l’exercice des droits fondamentaux ou l’administration de sanctions exigeant l’exercice de garanties quasi-juridictionnelles. De même les relations entre l’Administration et l’Autorité judiciaire pour la recherche de certaines infractions et la définition de la politique pénale devront être officialisées et codifiées. Cette orientation contribuera à la défense du principe républicain dans les conditions marquées par l’offensive du libéralisme ultra, dont le projet d’affaissement de l’Etat passe par un dénigrement de l’Administration alimenté par le discrédit auquel on veut la condamner. Par une telle transformation, l’Administration d’Etat retrouverait une partie de son unité perdue, une certaine indépendance de pensée et une meilleure garantie de servir l’intérêt général.

B. ORIENTATIONS

C’est en considération de ce qui précède, et à la lumière de l’expérience actuelle de la Présidence Sarkozy, qui poussé à l’extrême les tendances délétères accumulées depuis cinquante années,  que sont énoncées et soumises à débat les propositions qui suivent. Elles concernent, successivement, l’organisation de l’Etat et l’organisation de la vie politique. Ces orientations appellent un débat plus approfondi, d’abord sur les principes dont elles se veulent l’incarnation, ensuite sur les modalités concrètes, toujours difficiles à établir.

Sur l’organisation de l’Etat

1.1.Président de la République. Retournant à l’esprit du Discours de Bayeux, le président de la République joue un rôle central quant au fonctionnement régulier des pouvoirs publics, à l’impartialité de l’Etat et à la garde des intérêts supérieurs du pays et des principes fondateurs de la République. Il a un pouvoir étendu d’évocation des autres pouvoirs, quoique ce ne soit pas celui d’appeler directement au référendum ou de dissoudre de sa propre initiative l’Assemblée Nationale. Il dispose du pouvoir de demander à l’Assemblée nationale une seconde délibération, de saisir le Conseil Constitutionnel. Il nomme à tous les emplois supérieurs de l’Etat. Il est le garant de l’indépendance du pouvoir judiciaire. Il n’est plus le chef de l’exécutif et ne se substitue plus au premier Ministre. Le Gouvernement, non le Président de la République, détermine et exécute la politique de la Nation.

La question difficile est alors de déterminer si le Président de la République doit rester élu au suffrage universel. Sa nouvelle fonction, c’est d’assurer la séparation et l’équilibre des pouvoirs, ainsi que d’être le garant de l’impartialité de l’Etat, n’est certes pas mineure, et cela pourrait à soi seul justifier qu’il le reste. D’un autre côté, le rééquilibrage que nous proposons entre le Président et le premier Ministre – rééquilibrage absolument indispensable, sauf option radicale pour un régime présidentiel – supportera mal les conflits de légitimité qui pourrait les opposer en cas de maintien de l’élection au suffrage universel. [ Ce point reste en débat au sein du cercle Archimède, ainsi que celui portant sur l'autre option, de basculement vers un régime purement présidentiel, qui oppose les partisans d'une option qui met le droit en accord avec le fait d'une affirmation toujours plus incontestable de l'Exécutif, y compris dans le domaine législatif, et ceux qui doutent de la praticabilité d'un tel régime dans le contexte français. Le présent texte ne retient pas cette option, et sa cohérence est à juger en relation  avec ce point.]

1.2.Assemblée Nationale. Elue pour quatre ans au scrutin de circonscription uninominal à deux tours, elle exerce seule le pouvoir législatif. Elle dispose de son ordre du jour, examine les projets de lois élaborés par ses membres et par ses Commissions, prévoit les conditions et modalités applicables aux mesures d’exécution des lois. En concertation avec le premier Ministre, elle dispose du pouvoir de se réunir en session extraordinaire. La majorité requise pour le vote des lois afférentes aux services publics et à la gestion des biens publics est des trois cinquièmes. Le premier Ministre dépose des propositions de lois, dans la limite de [quarante] propositions par session, qui doivent avant la fin de la session où elles ont été déposées ou, en tout état de cause, dans un délai de quatre mois après leur dépôt, être soumis à la délibération de l’Assemblée ou faire l’objet d’une fin de non recevoir. L’Assemblée délibère avec le premier Ministre sur les mesures d’application qui relèvent de sa compétence, ou contrôle la prise de ces mesures. Une Commission de révision des lois et de simplification du droit procède régulièrement à l’inventaire des textes applicables et propose des mesures législatives ou de codification visant à rendre la législation plus claire, plus simple, et plus aisément applicable.

 

1.3.Premier Ministre. Le premier Ministre est nommé par le Président de la République et doit recevoir la confiance de l’Assemblée Nationale. Il détermine et dirige la politique du gouvernement. Il peut engager la responsabilité de son gouvernement sur un texte ou demander le renouvellement de la confiance de l’Assemblée, laquelle ne lui est retirée que si un nouveau Premier Ministre peut être proposé au président de la République à la majorité simple des membres de l’Assemblée. Il peut demander au Président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale, pas plus d’une fois par législature, le président n’étant pas tenu d’y donner suite. Il préside les Conseils de gouvernement. Il exerce sa compétence en matière de proposition législative dans les conditions vues plus haut, et se concerte avec l’Assemblée nationale pour la prise des mesures d’application des lois. Il dispose d’un pouvoir réglementaire autonome dans les matières prévues par la Constitution. Il peut proposer au Président de la République de prendre par ordonnance, dans les matières législatives, les mesures dictées par l’urgence et l’intérêt public. Ces ordonnances doivent être soumises à validation législative dans le délai de [dix-huit] mois à compter de leur promulgation. Le Président de la République, après avis de Conseil Constitutionnel, tranche en cas de conflit entre ordonnances et législation existante.

 

Le Premier Ministre dispose de l’Administration, sous réserve des dispositions relatives au concours de ces administrations pour le travail législatif de l’Assemblée nationale. Il exerce seul l’autorité sur les forces armées, le corps diplomatique, les forces de gendarmerie et de police de toutes compétences, l’administration pénitentiaire, ainsi que l’ensemble des administrations impliquées dans la défense de la sécurité publique, de l’ordre public économique, de la cohésion sociale, de la protection de la santé et de la sécurité sanitaire ainsi que l’environnement. La recherche des infractions pénales par des agents habilités par le code de procédure pénale autres qu’officiers et agents de police judiciaire s’effectue sous son autorité ou celles des ministres compétents, en coordination avec le procureur général de la République.

 

1.4.Législation populaire directe. Sur pétition d’au moins dix pour cent des électeurs inscrits pour les élections nationales, une proposition de loi peut être soumise à référendum général, après que le Conseil Constitutionnel a constaté qu’elle est conforme à la Constitution. Sur pétition d’au moins quinze pour cent du corps électoral défini ainsi que précédemment, l’abrogation d’une disposition législative existante peut être soumise à référendum, après que le Conseil Constitutionnel a constaté que l’abrogation ne créerait pas une situation incompatible avec la Constitution. Sur pétition d’au moins 20 % du corps électoral, une proposition de loi constitutionnelle peut, à la discrétion du président de la République, être soumise à référendum ou au vote de l’Assemblée Nationale qui l’approuve à la majorité des trois cinquièmes. Suite à l’absence d’adoption du texte par l’Assemblée Nationale, le Président de la République peut le soumettre à référendum. Dans chacun de ces cas, le décret de convocation du corps électoral à référendum est signé par le Président de la République.

 

1.5.Cour de Justice de la République. Il est institué une Cour de Justice de la République, dont les membres, issus des corps de magistrats de la République, sont au nombre de [quatre vingt] au plus, et nommés par le Président de la république sur proposition du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM). Ils sont inamovibles sauf démission ou atteinte de la limite d’âge. La Cour examine en dernier ressort ou par voie de cassation les décisions des juridictions de première instance et des arrêts de cours d’appel de tous ressorts et de toutes compétences, tant judiciaire qu’administratif. La Cour ne se prononce pas sur les questions de conformité des lois à la Constitution.

 

Un Procureur Général de la République requiert dans l’intérêt public devant la Cour. Le Procureur Général est issu d’un corps de magistrats de la République et est nommé à temps par le Président de la République sur proposition de l’Assemblée Nationale émise à la majorité des trois cinquièmes et après avis du CSM. Il est assisté d’avocats généraux nommés par le président de la République sur proposition du CSM. En coordination avec le premier Ministre et le ministre de la justice, garde des sceaux, il émet des directives de politique pénale à destination de l’ensemble des parquets. Il peut adresser aux membres des parquets des instructions écrites relatives à des affaires particulières, qui sont rendues publiques au moment des réquisitions.

 

1.6.Conseil Constitutionnel. Le Conseil Constitutionnel est composé de neuf membres,  ainsi désignés : trois par le Président de la République, trois par l’Assemblée Nationale, choisis à la majorité des trois cinquièmes ; trois par l’Assemblée plénière de la Cour de Justice de la République. Il se prononce sur la Conformité à la Constitution des lois votées par l’Assemblée Nationale, avant leur promulgation, sur saisine du Président de la république, du premier Ministre, ou de soixante membres de l’Assemblée Nationale. Il examine les questions prioritaires de Constitutionnalité des lois posées à l’occasion des procédures judiciaires, sans se déterminer toutefois sur l’application de ces lois qu’en fait une jurisprudence constante des tribunaux. Il contrôle la conformité à la Constitution des propositions de lois d’initiative populaire directe ou des propositions de référendum abrogatif. Il adresse au président de la république, au Premier Ministre et à l’Assemblée nationale des observations ou des propositions tendant à ce que force juridique positive soit donnée aux principes contenus dans la Constitution, notamment dans la déclaration des droits de 1789 et la Préambule de la Constitution de 1946, dont il détermine la correcte articulation.

 

1.7.Le Conseil des collectivités territoriales et des représentations professionnelles remplace le Sénat de la République et le Conseil économique, social et de l’environnement. Il émet par délibération formelle un avis sur tous les projets et propositions de lois entrant dans son champ de compétence.

 

1.8.Administration. L’Assemblée Nationale et le Premier Ministre disposent conjointement, chacun pour ce qui les concerne, des Administrations de l’Etat. Les directeurs et directeurs généraux d’administrations centrales de l’Etat, les Préfets de la république, les Présidents et directeurs généraux d’Autorités administratives indépendantes, les présidents et directeurs généraux des Etablissements publics de l’Etat et des Entreprises publiques d’Etat, les recteurs d’académie, les Chefs d’armée et d’unités régionales de défense, les directeurs des Agences régionales de santé sont nommés par le président de la République, sur proposition du Premier Ministre et après agrément de l’Assemblée Nationale émis à la majorité des trois cinquièmes. Ces personnes rendent compte annuellement de l’exécution de leur mission au Président de la République, au Premier Ministre et à l’Assemblée Nationale. L’Assemblée Nationale peut créer des Commissions d’enquêtes sur le fonctionnement des Administrations, entendre les personnes sus-nommées et diligenter des missions d’inspection sur place. A la majorité des trois cinquièmes, l’Assemblée Nationale peut proposer la révocation des personnes désignées dans les conditions vues ci-dessus. La Constitution d’Autorités Publiques Indépendantes est interdite. Aucune Administration ou Autorité Publique ne peut disposer de ressources dont le principe n’ait fait l’objet d’une approbation par l’Assemblée nationale.

2. Sur l’organisation de la vie politique

 

2.1.Partis politiques. Les partis politiques se constituent librement. Ils bénéficient d’un financement public déterminé en proportion de leur représentation à l’Assemblée Nationale. Les frais de campagne électorale sont remboursés, dans la limites de plafonds fixés par la loi, sous réserve d’atteindre un minimum de voix, fixé pour chaque type d’élections. La démocratie française est une démocratie de citoyens. Tout financement de partis politiques ou d’associations politiques dont l’objet réel est d’assister des personnes dans le cadre de candidatures à des élections politiques est interdit aux personnes morales; les sommes qui seraient perçues à ce titre jusqu’à douze mois avant l’ouverture des dépôts de candidatures seront déduites des sommes dues au titre du financement public des partis politiques ou du remboursement des frais de campagne électorale. Les dons effectués par des personnes privées à des partis ou associations politiques, ou à des candidats à des élections politiques seront plafonnées par la loi, pour chaque type d’élections. Les sommes reçues en dépassement de ces montants sont déduites des sommes dues au titre du financement public des partis ou du remboursement des frais de campagnes électorales.

 

2.2.Parité et représentativité. Tout écart à la parité hommes-femmes dans les listes de candidatures aux élections politiques nationales ou locales et dans les listes de personnes élues aux élections politiques est sanctionné par une déduction, dont les modalités et les montants est fixé par la loi, sur les sommes dues au titre du financement public des partis et du remboursement des frais de campagnes. Un dispositif de même inspiration concernera les écarts à une norme fixée par loi pour ce qui concerne la présence parmi les candidats et les élus de personnes dont l’ancienneté d’acquisition de la nationalité française est inférieure à une certaine durée.

 

2.3.Cumul des mandats et carrières politiques. Il est interdit de détenir plus d’un mandat politique national et d’un mandat politique local, non plus que plus de trois mandats politiques locaux. Le cumul des mandats dans le temps est également encadré. Toute personne candidate à l’exercice d’un mandat de représentation politique ou exerçant un tel mandat a droit au maintien du ou des contrats de travail ou de la position statutaire qu’elle détenait jusqu’à [douze mois] avant l’ouverture des déclarations de candidatures.

 

 

2.4.Expertise et jurys citoyens. Tout citoyen a le droit d’exercer une vigilance sur les délibérations et décisions des organes de représentation politique, éclairée par les meilleures compétences disponibles, particulièrement utiles dans des matières techniques complexes en matière scientifique ou médicale, agricole ou industrielle ou  environnementale, économique ou financière. Il sera formé auprès de tout organe de représentation politique un jury citoyen, dont les conditions de constitution et de fonctionnement seront encadrées par la loi. Le nombre de membres de tels jurys sera également fixé par la loi. Aucune personne ne pourra en être membre pour une période plus longue que celle du mandat de l’organe auprès duquel il est placé. La participation à un jury citoyen ne donnera lieu à aucune rémunération, sauf exception prévue par la loi. Chaque jury citoyen pourra recourir aux experts de son choix, et des modalités de financement de ce recours seront établies par la loi.

 

Les jurys citoyens disposeront du pouvoir d’accès aux documents préparatoires et délibératifs de l’organe auprès desquels ils sont constitués, du pouvoir d’adresser des avis à ces organes, de soumettre des résolutions ou des propositions à la délibération de ces organes, de rendre compte de leurs activités par les organes de communication officiels de ces organes ainsi que, dans des conditions à fixer par le règlement de chaque organe, par courriers adressés personnellement aux électeurs de ces organes. Ils ne disposeront d’aucun  pouvoir de décision en lieu et place des organes auprès desquels ils sont placés ni de veto sur les délibérations de ces organes. Ils pourront demander à l’organe délibérant auprès duquel ils sont placés une deuxième délibération de décisions déjà adoptées et la mise aux voix de la révocation des élus qui aurait manqué gravement à sa mission de représentation ou à l’éthique républicaine.

 

2.5.Ethique publique et conflits d’intérêt. Les cinquante dernières années ont vu un affaissement continu de l’éthique publique. La confusion d’intérêts entre hommes politiques et affairistes, les règlements de compte souvent sanglants, rarement élucidés, au sein du monde politique, l’utilisation des grandes entreprises publiques ou privées opérant à l’étranger ou concluant des contrats internationaux comme puits sans fonds de financements illicites de partis politiques ou de conspirations crapuleuses, l’utilisation de fonctions publiques au fins d’enrichissement personnel, le détournement ou l’utilisation privative de fonds ou de biens publics, l’ingérence et le favoritisme, l’abus d’autorité ou la violation des règles procédurales de défense du domaine public afin de favoriser des intérêts privés, la violation réitérée des règles de financement de la vie publique, la pénétration des groupes d’intérêts au cœur du pouvoir politique, la démultiplication des conflits d’intérêt à la charnière de l’exercice de l’autorité publique et de la culture des intérêts privés, la pratique népotiste et clientéliste des nominations aux hautes fonctions publiques : la liste est longue des perversions que l’éthique publique a subies ces derniers temps.

Aucun texte, aucune norme ne peut à elle seule rétablir les mœurs. Reste que la responsabilité des détenteurs de toute autorité publique dans les pratiques énumérées ci-dessus doit être pénalement et disciplinairement renforcée et effectuée engagée (condamnations pénales, sanctions civiles, inéligibilités), à l’opposé de la surprenante indulgence dont ont pu bénéficier maints contrevenants. Quand il le faut, des règles nouvelles doivent être posées, notamment pour mettre un  terme aux conflits d’intérêts de toute nature impliquant la sphère publique : assistants parlementaires, organes de contrôle des produits mis en marché ou délivrant des autorisations administratives, autorités administratives indépendantes, etc. Le niveau de rigueur et transparence atteinte par les pays du Nord de l’Europe pour tout ce qui concerne l’usage des biens et moyens publics et l’exercice de l’autorité publique doivent devenir notre objectif car sans eux, il ne saurait y avoir de réhabilitation de l’idée républicaine.

 

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L’Europe, l’Euro, la crise.

L’EUROPE, L’EURO , LA CRISE

 

  1. L’EUROPE : une idée, une caricature

1.1.   Une grande et belle idée : l’union politique de l’Europe.

1.1.1.     Cette idée est née à l’époque du rationalisme progressif et du nationalisme  humaniste et universaliste, sur la lancée de la révolution démocratique. L’Abbé de Saint Pierre, E. Kant, Saint Simon, Victor Hugo, Auguste Comte, Henri Heine, Mazzini, J. S. Mill en furent les inventeurs ou les précurseurs. Il s’agissait bien de réaliser une entente des peuples, un rassemblement des esprits, une union politique. Saint Simon formula la première ébauche d’un parlement européen, doté d’un véritable pouvoir législatif. Il s’agissait de couper l’herbe aux tendances chauvines et impérialistes qui couvaient sous le nationalisme émergent. Il s’agissait de renouer avec les racines historiques de l’Europe, qui ne fut longtemps qu’un seul continent économique, unifié par les routes commerciales, le réseau des effets de commerce, le domaine d’influence des grands marchands et de la banque. Il s’agissait aussi de restaurer le patrimoine culturel commun, cimenté par la pratique du latin, mais aussi par le partage de la philosophie hermétique, de l’humanisme, des œuvres de la Renaissance, du combat glorieux pour le libre examen et la fondation de la science. G. Bruno, Copernic, Kepler, Tycho Brahé, Erasme, Galilée, Descartes, Pascal, Mersenne, Newton, Goethe,  appartenaient à un seul monde, celui de l’esprit européen. Les acteurs de cette union devaient être les classes cultivées, les esprits élevés, les promoteurs du développement économique intéressés aux échanges, à la coopération commerciale, à la circulation des biens en même temps que des idées. Il s’agissait de créer l’union européenne contre la quête archaïque de la puissance par la domination militaire

1.1.2.     Mais les peuples devaient aussi en être les acteurs, parce qu’ils partageaient l’aspiration démocratique et le désir d’abolir les tyrannies, les privilèges historiques, les monopoles économiques. La République proclamée en France en 1792 était universelle, indéfiniment ouverte à tous ceux qui partageaient ses idéaux. La citoyenneté qu’elle accordait à de nombreux grands esprits ou combattants européens était le symbole de son existence potentielle. Les grandes révolutions de 1848 traçaient le cercle d’une commune aspiration européenne à la démocratie. L’internationalisme, le refus des guerres dynastiques étaient aussi au cœur de l’idée européenne. Le socialisme aussi a été européen dans l’exacte mesure où il luttait contre le chauvinisme et les risques de guerres impériales où les classes dominantes voulaient entraîner les masses productrices comme chair à canon et premières victimes économiques. Dans les plans et les prémisses intellectuelles de l’Union européenne, les peuples étaient partie prenante et principaux bénéficiaires.

1.2.   Cette grande idée avait un défaut : elle était, dans l’esprit de ses promoteurs français (et même dans celui de patriotes allemands) indissociée de l’idée que de ce mouvement grandiose, la France était, de nécessité naturelle et historique, l’évident leader. Or cette idée d’abord était intrinsèquement fausse et elle a joué le rôle d’un leurre redoutable. Elle est fausse parce qu’elle ignorait le mouvement des puissances économiques. L’affaiblissement relatif de la France, commencé au XVIIIème siècle, était devenu patent dès le début du XIXème siècle, face à l’affermissement de la puissance industrielle de l’Angleterre, puis de l’Allemagne, secondée par les pays de l’arc hanséatique et les pays de l’Europe centrale. Elle était fausse aussi parce que la France pouvait compromettre et a effectivement compromis ce leadership en insultant elle-même de ses propres principes universalistes : le sombre épisode napoléonien, le fanatisme de Clémenceau au sortir de la seconde guerre mondiale, la dérision honteuse que fut le régime de Vichy n’ont pas peu contribué à la ruine de cette idée et aux méfiances profondes qui attendent en Europe les initiatives françaises, et n’ont guère moins nui à l’affectio europeanis que les rodomontades de Bismarck, les menaces de Guillaume II ou les crimes de Hitler. Cette idée a joué un rôle délétère également, parce que les Français ont eu tendance à y croire réellement, sous le discret sourire narquois de nos partenaires. Sous couvert d’être au principe et à la fin de toutes les avancées de la construction européenne, la République Française a en réalité réussi, simultanément, à freiner l’oeuvre de construction en plusieurs instants décisifs et à être l’acteur principal de sa propre déréliction, car ceux de ses dirigeants qui ont cru à l’Europe n’ont jamais beaucoup adhéré à ses principes républicains.

1.3.     Après que l’Europe se fut enfoncée dans des guerres pour la domination, non seulement de son propre espace, mais du monde, et que d’effroyables boucheries eurent signé l’affaiblissement définitif du continent, des hommes aujourd’hui considérés comme des héros et des visionnaires reprirent l’idée européenne. Mais ce n’étaient plus les mêmes types d’hommes : c’étaient les représentants d’un universalisme borné à l’extension universelle des échanges. Il fallait en effet sortir définitivement le continent de la guerre et des divisions, mais à leurs yeux les Etats nations et les peuples étaient incapables de la faire naitre par leurs propres efforts. Le concept de Jean Monnet était de construire l’Europe de manière subreptice, en créant, par le rapprochement  et la fusion des économies, un était de fait qui puisse un jour s’imposer aux peuples à la manière d’une contrainte imparable. Une certaine manière de faire l’Europe était née, qui bénéficia du fait qu’à l’époque où elle fut initiée, elle était la seule façon d’avancer (échec d’un projet de Traité de Communauté Politique Européenne de 1952 et de la Communauté Européenne de défense en 1954, échec encore du Plan Fouchet de 1961 et 1962). Mais cette manière de faire l’Europe est structurellement fondée sur la méfiance à l’égard des peuples et des mécanismes démocratiques, la foi en la puissance d’une technocratie missionnaire, la croyance en la force irrémédiable des réalités économiques. Cette manière de faire l’Europe est déposée, d’une manière indélébile, dans le traité fondateur : le Traité de Rome de 1957. La quasi-totalité du texte est consacrée à la réalisation du marché unique, de la libre circulation des marchandises, des capitaux, des services, à l’abolition des monopoles commerciaux, à la suppression des droits de douane, à l’interdiction des restrictions aux échanges de toute nature, à l’élimination des discriminations économiques à raison de la nationalité. Quant aux institutions politiques de l’Europe, si on met à part le pouvoir constituant des Etats réunis pour les conférences intergouvernementales, elles se résument à deux organes délibérément exempts de tout contrôle démocratique : une Commission dotée du monopole de l’initiative législative, une Cour de justice investie du monopole de l’interprétation des Traités (aujourd’hui est venu s’y adjoindre une troisième, constituée sur le même principe, la BCE). Leurs membres, déliés de tout mandat politique, et prétendument voués à la seule réalisation de l’idée européenne telle que déposée dans les traités fondateurs, étaient rendus libres et accessibles pour les influences subreptices des lobbies, les manoeuvres occultes des grands intérêts financiers, le refus des choix politiques au profit de décisions présentées comme l’application nécessaire et intangible de principes initiaux dont le bien fondé demeurait hors de discussion et dont les insuffisances étaient définitivement oblitérées.  En un seul discours « sur les risques du marché commun » de 1957, Pierre Mendès France dit l’essentiel : 1. «  le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté ou, tout au moins, tel qu’on nous le laisse connaître, est basé sur le libéralisme classique du XIXè siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes » ; 2. « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie, on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une «  politique » au sens le plus large du mot, nationale et internationale ».

1.4.   Un temps, cette obsession maniaque de l’unification par les œuvres du marché fut modérée et contrebalancée par l’existence de grandes politiques communes : PAC, Politique commune des Transports, CECA et EURATOM.  Par ces grandes politiques communes, les Etats rappelaient encore qu’ils étaient, ou pouvaient être, la force motrice de la construction, que l’Europe était aussi la coalition, pour des buts d’intérêts communs, de leur capacité d’initiative. Ce deuxième pilier pouvait être le point d’appui pour une construction politique digne de ce nom, quand elle serait possible. Les années 80 ont sonné le glas de cet espoir. Avec le Libre Blanc de la Commission Delors, l’Acte unique européen et le programme d’achèvement du marché intérieur fondé sur les principes de la reconnaissance mutuelle ou de l’harmonisation des législations économiques, avec l’intégration des traités initiaux, sans aucun changement, dans le Traité de l’Union Européenne, il est apparu que l’Europe se réduisait à la construction économique du Traité de Rome, dominé par son impératif unique et obsédant de «  marche unique où la concurrence est libre et non faussée ».  L’objectif proprement politique de la construction, au-delà de ponctuelles coopérations gouvernementales,  se réduisait à amener les Etats à consentir à leur propre effacement au profit  d’Autorités ayant peu ou pas d’onction démocratique. Le développement même de politiques communes ambitieuses, l’affermissement de services publics européens dans le prolongement des services publics nationaux, la mobilisation d’une épargne européenne toujours abondante au profit de grands projets de modernisation étaient purement et simplement remisés grâce à une lecture ultra des textes fondateurs. L’effacement du projet et de la décision politiques devenait l’emblème de cette construction. Toute décision politique était transformée derechef, par incorporation aux Traités, en normes juridiques dont les directives et règlements CE assuraient la concrétisation et à partir desquels tout alternative politique était réduite à un pur et simple démantèlement de la norme fondamentale et était ainsi rendue impossible. La construction européenne prenait la forme d’un engrenage irréversible dans lequel la seule politique était celle de l’approfondissement ruineux des erreurs ou des manques initiaux de perspectives.

1.5.   La construction européenne repose une idéologie : l’ordolibéralisme et l’économie sociale de marché. Si les dirigeants français des années 50 ont conduit politiquement la fondation de l’Europe, c’est une idéologie allemande et foncièrement étrangère à la tradition intellectuelle et politique française qui en a été le guide intellectuel. L’ordolibéralisme est une idéologie composite, mais néanmoins caractéristique. Sa colonne vertébrale est l’affirmation de l’illégitimité de l’Etat à intervenir comme acteur économique. Même si cette idéologie se différencie du libéralisme classique en affirmant que l’état de concurrence n’est pas un fait de nature, mais une création du droit, elle partage avec lui le préjugé selon lequel l’état de concurrence  pure et parfaite, ou, à défaut, l’état de concurrence « praticable » constitue l’idéal rationnel et l’optimum économique. Dans cette doctrine, cet état de concurrence n’est menacé que par deux dangers : les monopoles issus de la réglementation étatique et l’intervention de l’Etat. Aussi, la seule intervention politique admissible est dès lors celle d’organes aussi indépendants que possible du contrôle démocratique (banque centrale, autorité de la concurrence) vouées à garantir une monnaie stable et le fonctionnement concurrentiel du marché, en interdisant à l’Etat d’y intervenir pour coordonner les initiatives, planifier les financements et mettre la monnaie au service des fins économiques. Pour le reste l’Etat n’a pour mission que de protéger la propriété privée contre les risques d’empiétement du collectif et de créer les environnements sociaux et culturels favorables. L’Etat sera d’autant moins enclin à outrepasser ces bornes qu’il sera morcelé, et que des formes poussées d’autonomie régionale et de fédéralisme seront mises en place. L’ordolibéralisme, même s’il s’en sépare sur quelques points, partage avec le libéralisme anglo-saxon et celui de l’école dite autrichienne une hostilité fanatique aux principes même de l’action collective, à la coopération des agents, à l’organisation et à la planification économiques. Aligné sur le fanatisme de Hayek, qui ne voit dans l’intervention économique de l’Etat qu’une source de dérèglement, il partage avec lui l’hostilité aux analyses lumineuses de Keynes, Pigou, Beveridge, sur le rôle de la monnaie, l’intervention redistributive de la fiscalité, le progrès social par les institutions de l’Etat providence. Sa problématique n’est donc pas : comment l’Etat doit-il limiter l’économie pour que ses effets soient le moins nocifs possible, mais comment limiter l’Etat pour que les bienfaits de l’économie libre puissent se manifester. C’est la liberté du marché qui devient le principe organisateur de l’Etat, on aura un Etat sous surveillance du marché, et non l’inverse. Si, dans le contexte allemand, ce courant sait ne pas mépriser  l’action modératrice des corporations et autres corps intermédiaires qui redonnent au corps social la cohésion solidaire que la brutalité du marché est susceptible de détruire, dans d’autres contextes, cette idéologie conduit directement à l’anomie sociale et à la dégradation des conditions du vivre ensemble, comme on l’observe aux Etats Unis d’Amérique. Quant à l’économie sociale de marché, que les socialistes français se sont mis à adorer, il ne faut pas se méprendre sur sa signification : elle indique que c’est par le jeu des mécanismes de marché et de la prévoyance individuelle que seront atteints les objectifs de protection sociale, non par les interventions de l’Etat en faveur de la justice sociale. Quels que soient les succès historiques, temporaires ou non, de cette idéologie, son hétérogénéité avec la tradition politique française est patente. Et ce n’est pas un hasard si ce sont les représentants de la démocratie chrétienne, y compris ceux passés aux rangs d’une social démocratie intellectuellement dévertébrée qui en ont été en France les actifs promoteurs.

1.6.   La construction de l’Europe telle qu’elle a commencé est indissociable de la domination provisoire, après la seconde guerre mondiale, de la démocratie chrétienne et de la trahison de la social-démocratie. L’ordolibéralisme est devenue l’idéologie commune de l’Allemagne et le pilier indiscuté de sa reconstruction politique après la seconde guerre mondiale parce que la social-démocratie allemande s’y est ralliée, dès l’immédiat après-guerre. Après avoir flirté avec l’idéologie néo-prussienne à l’époque de Lassalle, puis s’être vautrée dans le nationalisme « junker » au moment de la première guerre mondiale, jusqu’à exterminer de ses propres mains la révolte spartakiste, la social démocratie allemande, décidément privée de toute force de caractère, n’a rien trouvé de mieux à faire qu’e de rejoindre les bataillons d’une idéologique aux origines parfaitement identifiées, matinée de protestantisme amer, d’esprit petit-propriétaire et de social-libéralisme condescendant. Les formations pathologiques de l’Idéologie allemande, sur lesquelles Marx avait attiré l’attention, ont continué à jouer un rôle néfaste sur la formation de l’esprit européen. Mais le socialisme français, belge ou italien a lui-même renoncé à tout identité pour se rallier au courant dominant.

1.7.   L’illusion gibeline. L’Europe n’a jamais décidé de devenir une puissance politique. Ses fondateurs ne croyaient pas possible de réaliser une telle unité entre des nations aussi historiquement opposées. Certes, cette incapacité à devenir une puissance politique a eu pour cause, d’abord, l’hostilité des grands Etats fondateurs construits sur le concept de la souveraineté nationale (France, Royaume Uni, Espagne dans une moindre mesure), qui n’ont jamais accepté que de manière minimale les transferts de souveraineté qu’impliquait une construction politique intégrée. Lorsque ces Etats retrouvaient leurs prérogatives de puissances constituantes (lors des conférences intergouvernementales pour la révision des traités), leurs divisions et divergences d’intérêts, ainsi que leur commun souci de limiter les transferts de souveraineté les empêchaient de surgir sur la scène historique comme puissance unifiée. La négociation du traité constitutionnel de 2005 en fut l’illustration, et chaque crise internationale suffit à révéler l’inexistence politique de l’Europe comme puissance. En témoignent aussi les laborieuses tentatives pour faire naître l’embryon d’une armée européenne, divisée entre les corps franco allemand d’une part, les projets d’action commune franco-britannique, sans que jamais les trois Etats n’agissent ensemble dans ce domaine. Mais cette incapacité a une autre source, l’hostilité de l’Allemagne à une telle construction de l’Europe comme puissance politique. L’Allemagne a cru trouver le moyen de se libérer des désastres national-socialistes en faisant revivre l’idée gibeline du Saint Empire : l’idée d’un ensemble sans  pouvoir centralisé où se concentrerait la prise de la décision politique légitime ; l’idée d’un ensemble gouverné par le principe de subsidiarité et la dilution des niveaux de pouvoirs selon la hiérarchie molle et le choix purement technique du « bon niveau » de décision. Le principe de subsidiarité n’est pas seulement celui de la décentralisation et de l’affermissement de niveaux de pouvoirs permettant une large participation des citoyens. C’est un principe de dilution délibérée du pouvoir, d’affaiblissement du rôle de la décision politique, c’est une version atténué d’un lâche neutralisme cultivé à l’abri de la puissance américaine ou rendu possible par une obséquieuse Ost-politik.  Ainsi ces deux tendances se sont perversement articulées pour empêcher l’émergence d’une puissance politique européenne, comme l’illustrèrent les épisodes de négociation du traité de Maastricht en 1992 et du traité de l’Union en 2005.

1.8.   La subsidiarité comme principe recteur de la construction européenne a encore une autre signification, spécifique à la construction européenne actuelle : relèvent du niveau communautaire, essentiellement, les questions du « marché unique om la concurrence est libre et non faussée ». Sont laissées aux mains  des Etats, parfois même des pouvoirs régionaux, les politiques d’accompagnement du développement économique, les politiques sociales, de santé et de l’éducation, ou encore la définition des services d’intérêt économique général. Mais, en vertu de la hiérarchie résultant du principe de l’effet utile et de l’application uniforme des traités, ces politiques ne s’exercent que dans la limite où elles sont compatibles avec les règles des traités qui concourent toutes à la libre circulation des capitaux, des marchandises, des services et à la liberté d‘établissement. Or ces principes, sous couvert de l’objectif admissible d’abolir les discriminations tenant à la nationalité (quoiqu’on puisse se demander si la possibilité donnée à un cariste polonais de venir soumissionner pour l’attribution de la Délégation du service des transports scolaires dans la ville de Tulle, ou la définition uniforme du chocolat sont à ce point essentiels à la construction européenne), tendent principalement à égaliser les conditions d’action des sociétés à capitaux avec celles des Etablissements publics, des sociétés d’économie mixte ou des organes de l’économie sociale ou solidaires, et à faciliter la pénétration des premières dans des domaines qui étaient jusqu’ici, de droit ou de fait, réservés aux secondes. Un Etat qui voudrait par exemple, retirer à la sphère du marché une activité qui lui est livrée ailleurs, ou imposer des obligations de service public plus exigeantes se trouveraient, d’une manière ou d’une autre, en infraction au Traités. L’alignement sur la norme communautaire est en essence l’alignement sur le « plus de marché »  et le moins d’Etat. Les politiques de logement social ou la gestion hospitalières se trouvent même englobées dans le champ d’application des règles de concurrence du traité (notamment l’interdiction des aides d’Etat), fût-ce par le biais (provisoire) d’un régime d’exemption, et les régimes de protection sociale fondés sur le principe de solidarité n’échappent encore que par miracle – ou opportunisme politique des juges – au principe de la mise en concurrence des activités économiques. En un mot, la subsidiarité à la sauce communautaire, c’est celle des Etats par rapport au jeu des marchés.

1.9.   L’insoluble dilemme entre fédéralisme et confédéralisme traverse la construction européenne comme une faille tellurique, parfois enfouie mais toujours prête à resurgir sous la forme d’une séparation ontologique.  Le dilemme est constitutif des tendances qui souhaitent l’érection de l’Europe comme puissance (et tout particulièrement la France, vu que le Royaume Uni ne partage pas cette ambition). En effet, d’une part, la constitution de l’Europe en puissance politique capable de décider vite et de manière homogène  est réputée impliquer une construction fédérale, donc d’importants transferts de souveraineté à un échelon européen ; or les doutes sur l’usage qui serait fait des pouvoirs ainsi transférés (par exemple  pour accentuer à l’excès l’ouverture à la mondialisation, pour « égaliser »  les conditions sociales par le bas, ou pour complaire aux Etats Unis, retiennent un pays comme la France de consentir à de tels transferts (c’est ce qui a donné les « deuxième » et  « troisième » piliers, alternatives à la communautarisation des politiques régaliennes). Un autre facteur qui joue dans le même sens est le fait que la construction fédérale reste un modèle qui non seulement met un terme à l’exercice de la souveraineté dans le cadre national, mais s’oppose au modèle même de la souveraineté – qui concentre le pouvoir en un lieu et à un niveaux uniques, nettement distingués des niveaux supérieurs (simples délégués) et inférieurs (franchement subordonnés) -, dès lors que le fédéralisme se combine avec le principe de subsidiarité. Mais d’une autre côté, réduite à sa dimension strictement intergouvernementale, l’Europe ne tarde pas à laisser paraître des divisions et ses impuissances, redonnant raison à ceux de ses Etats membres qui veulent agir ensemble, selon leurs intérêts momentanés, en dehors du cadre européen, comme on le voit actuellement avec la crise libyenne.

1.10.                   Le projet cynique du libéralisme anglo-saxon. Soucieux d’éviter de réduire la France à un dialogue exclusif avec l’Allemagne, soupçonnée de n’avoir pas abandonné ses visées impériales et de viser avant tout sa réunification, nombreux furent ceux, après guerre, qui regrettèrent que le Royaume uni ne se joigne pas à l’aventure. Moins nombreux, mais éminents furent ceux qui redoutaient l’adhésion de ce même Royaume Uni, y voyant une menace de subordination de l’Europe aux USA ou d’abandon définitif de l’objectif d’une véritable construction politique de l’Europe. A ces hésitations, le Royaume uni a répondu par une stratégie poursuivie sans discontinuer et avec une cohérence remarquable : ne pas refuser l’adhésion, mais n’y consentir qu’à la condition de ne rien abandonner des marques de la souveraineté, de ne rien concéder qui affecte les intérêts essentiels du Royaume ou ne trouve son exacte contrepartie dans divers avantages financiers ou commerciaux. Et surtout, une fois intégré à l’Europe des Sept, le Royaume Uni a sans faiblir ni varier poursuivi l’objectif de transformer définitivement l’Europe en une zone de libre échange dont toute ambition politique propre serait annihilée. L’extension géographique de l’Union Européenne, que l’Angleterre promeut jusqu’à l’absurde, a été pour la réalisation de cette stratégie un point d’appui de première importance. Chaque élargissement, en intégrant des pays dont le modèle historique ou le niveau de développement différait toujours plus de celui des pays fondateurs, rendait toujours plus difficile une véritable unification, qui s’accomplisse à la fois au plan politique et des institutions et à celui des conditions économiques. En établissant un marché unique avec des pays dont les conditions économiques s’éloignaient toujours plus de celles des pays du centre, l’élargissement étendait la mise en concurrence fiscale et sociale entre Etats membres, incitait à l’alignement vers le bas des législations sociales et vers le haut de la protection des patrimoines. L’harmonisation des législations, même préférée à la reconnaissance mutuelle des nomes, ne servait dès lors qu’à permettre la libre circulation des capitaux et des services immatériels des grands pays en direction des nouveaux membres et la libre concurrence des produits issus de ces de ces pays à bas salaires au dépens des travailleurs des pays du cœur historique. Dans la poursuite de cette stratégie létale pour l’Europe, le Royaume Uni reçut des soutiens puissants, notamment celui des Pays Bas, de la Pologne, de la Tchéquie et, pour partie, de l’Italie.

1.11.                   La fuite en avant et le cercle vicieux. Les impasses de la construction européenne se résument en un cercle vicieux. Chaque fois qu’il faut «  relancer » la construction européenne, lui donner un nouveau souffle, surmonter le pessimisme des peuples européens, l’avancée n’est jamais envisagée que sous la forme d’un approfondissement de la mauvaise manière de construire l’Europe suivie depuis le début, et qui se révèle de plus en plus délétère à mesure même que les peuples de continent devenus plus sincèrement européens. Des incréments purement symboliques, comme la citoyenneté européenne, les politiques culturelles et universitaires, la participation aux élections locales ne sont que des éléments de décor d’une réalité : l’Europe n’avance qu’en rendant plus libre l’investissement des capitaux, plus radicale la destruction des instruments de protection des peuples par les Etats, plus faibles les marges de décision politiques. Cette fuite en avant concrétise alors le cercle vicieux de la construction européenne : l’euroscepticisme s’alimente, chez les grandes masses de la population, dans une méfiance contre les élites et la crainte d’une destruction des protections acquises à l’issue des grands mouvements sociaux des XIX et XX èmes siècles. Il ne peut être que renforcé par des développements de la construction européenne qui aggravent continument la mise en concurrence sans régulation, la course des Etats à la baisse des prélèvements obligatoires, la restriction financière des services publics, l’alignement par le bas des normes sociales etc.. Des exemples caricaturaux en furent donnés la législation européenne sur le temps de travail ou sur le travail de nuit des femmes, ou encore l’impossibilité d’obtenir de l’Irlande et du Luxembourg un taux minimum d’imposition sur les bénéfices des sociétés ou un niveau acceptable de contrôle sur leurs banques…

1.12.                   L’accomplissement de ce cercle vicieux s’est parachevé avec la façon dont l’Euro a été instauré. La monnaie unique a été le moyen donné aux marchés de comparer immédiatement et sans biais les différences de coûts salariaux entre pays entre lesquels tout est fait pour réduire les écarts de productivité. La mondialisation des marchés s’est ainsi réalisée à l’intérieur de l’Europe, et l’Allemagne qui est passée du made in Germany au made by Germany a astucieusement tiré profit de sa situation historique et géographique pour établir une domination commerciale sur l’Europe à partir de produits dont les composants étaient massivement issus de pays européens à bas coûts salariaux. Ainsi la situation des peuples européens anciens s’est trouvée aggravée, d’autant que ces pays avaient déjà plus subi qu’exploité les effets de la mondialisation opérée à partir de l’OMC et de l’entrée de la Chine dans l’organisation. Ces pays ont été pris entre leur désir de sauver peu ou prou leurs systèmes de protection sociale et le fait d’être privés des moyens de rééquilibrer de leur balance commerciale par la dévaluation, du fait de la monnaie unique, ou de la possibilité d’enrayer la concurrence fiscale entre Etats, du fait de l’absence d’harmonisation des fiscalités sur les bénéfices des sociétés ou sur le patrimoine. Ils ont alors été entraînés dans une spirale de déflation salariale et de dégradations de leurs régimes de protection sociale. Simultanément, les peuples de l’est européen récemment intégrés ne sont pas devenus ipso facto des partisans de l’Europe, précisément par ce que les gains de productivité enregistrés dans leur pays ne leur ont été que faiblement restitués par les entreprises locales ou étrangères, qui désiraient surtout exploiter l’avantage comparatif que leur donnaient les niveaux historiques des salaires. C’est par un processus de ce genre qu’à mesure de son élargissement, l’Europe fabrique un euroscepticisme croissant auprès de populations de plus en plus nombreuses, euroscepticisme qui prépare  l’écroulement définitif de cette construction, quand des peuples entiers n’auront plus qu’à s’arracher à cet engrenage destructeur comme ultime moyen de survivre. Ce cercle vicieux est la conséquence directe de l’entêtement intéressé des milieux dirigeants asservis au capital financier de poursuivre la création européenne avant tout comme la création d’une zone de marché libre et non comme une zone de coopération et de solidarité.

1.13.                   La France aliénée de l’Europe. L’ordolibéralisme a ses racines historiques dans l’histoire particulière de l’Allemagne et dans le rôle éminent de la démocratie chrétienne au sortir de la seconde guerre mondiale. il exprime une mouvance aussi légitime que les autres, d’autant plus légitime d’ailleurs qu’elle combattu le nazisme et été combattue par lui. Mais il est incompréhensible et inadmissible qu’il ait été le fondement de la construction, et encore plus, un fondement jamais discuté ouvertement et mis en balance avec d’autres modèles de l’action politique et de l’organisation sociale. La responsabilité des élites françaises, tant politiques qu’administratives ou judiciaires, est dans ce domaine absolument écrasante, à de rares exemptions, dont celle de Pierre Mendès France dont l’extraordinaire lucidité frappe encore de nos jours, et il sera temps plus tard de dire un mot de ses raisons (la France au piège de sa prétentieuse idéologie technocratique). Cette aliénation intellectuelle de la France dans la construction européenne a été longtemps masquée par des illusions : d’abord l’illusion que la France apportait à l’Europe sa conception des grandes politiques étatiques, incarnées par la politique agricole commune, la politique des transports, l’Euratom et la CECA ; mais cet apport, la vague libérale des années 80 n’eut de cesse de l’anéantir, sans le renouveler ou le remplacer par d’autres grandes politiques communes, en sorte que la mise en concurrence des économies est devenu le seul projet économique de l’Europe. Ensuite l’illusion d’apporter à l’Europe la méthode de construction du droit européen. Mais en la matière, la tradition du droit latin et en particulier celle du droit administratif français n’a légué au droit européen que la forme et la procédure, mais non le fond, qui s’est trouvé irrémédiablement imbibée des conceptions du monde anglo-saxon ou du monde germanique. Le bilan effectif de la construction de l’état de droit européen, c’est la destruction du droit public français, l’effacement de la distinction entre l’action menée dans l’intérêt général par l’Etat et les autres collectivités publiques et l’action des agents économiques en général, l’affirmation des droits du capital contre les droits de l’Etat, la réduction de l’action étatique à une fonction subsidiaire par rapport à l’action des marchés, la destruction des fondements organiques de l’action publique, telle que l’économie mixte et les Etablissements publics, le secteur financier public et la distribution des prérogatives de puissance publique. Sont affectés ou menacés par cette érosion lente, non seulement tous les anciens SPIC (Services publics industriels et commerciaux), mais aussi, tout ce qui relève des assurances sociales, de l’éduction, de la gestion hospitalière, du logement social. A fortiori,  toute prise en charge par des règles exorbitantes du droit commun de nouveaux secteurs économiques dont dépend l’avenir de l’humanité (industries de la vie, industries de l’information et de la communication) se révèle impossible. Ces évolutions dramatiques ont seulement été masquées par le fait que le droit communautaire a apporté des évolutions heureuses pour atténuer les aspects discrétionnaires et impériaux de l’action étatique selon la tradition française (égalité d’accès aux marchés publics,  délégations de service public ou d’autres prérogatives de puissance publique, transparence et motivation de la décision administrative, etc.).

1.14.                   Au total, à la lumière des développements des années 80 (grandes jurisprudences anti-étatiques de la CJCE, acte unique européen) et de l’impulsion consécutive à l’entrée en Europe d’un Royaume Uni rapidement dominé par le fanatisme thatchérien, l’essence de la construction européenne ressort dans sa triste dureté : sous couvert d’unification du marché européen, se réalise à la manière d’un rouleau compresseur le programme libéral de l’Etat minimal. Il est dans les gènes de cette construction que les coups de boutoir pour démanteler les interventions étatiques en faveur de la régulation  de l’économie et de la généralisation des protections de l’Etat providence ne soient pas accompagnés de l’affermissement de politiques européennes qui synthétisent les talents de chaque peuple et exploitent les vertus de la synergie. Il est dans les gènes de cette construction de laisser à la place d’Etats progressivement dépouillés de marges de décision un ectoplasme divisé par des égoïsmes, dont la seule réalité est la régulation concurrentielle et une politique monétaire qui s’intéresse peut-être au  sort du système financier et des détenteurs de capitaux, mais se désintéresse certainement du sort des peuples et de la prospérité économique. Si l’Europe échoue à relever les défis de la croissance économique, du renouveau industriel, du maintien des anciennes protections et de l’essor des nouvelles solidarités, c’est parce qu’elle dominé structurellement par plusieurs variantes d’une même idéologie libérale, viciée par le dogme selon lequel seule la liberté du capital est génératrice de progrès, et dont l’échec, rendu patent par la crise de 2008, n’est pas reconnu par ses élites dirigeantes.

  1. L’EURO : produit des failles de la construction européenne, nouvelle illustration de ses contradictions.

2.1.   La création de l’Euro présente des caractéristiques inaugurales qui déterminent sa mort probable. Elle a servi de substitut à la construction politique absente et que les dirigeants du moment ne voulaient toujours pas prendre le risque de susciter, ni sous une forme fédérale, ni sous une forme confédérale. Mais il apparaît particulièrement audacieux et aventureux de vouloir soumettre les peuples européens aux disciplines d’une monnaie unique sans même leur donner les apanages de la souveraineté. L’Euro n’a été que la continuation de la mauvaise façon  de faire de l’Europe, une aggravation  des impasses initiales et un pas supplémentaire fait vers l’éclatement définitif des contradictions de cette construction. Ensuite l’Euro a inversé l’ordre ordinaire des facteurs : la monnaie concrétise et consacre normalement l’existence d’un marché véritablement unique, où les capitaux et les personnes circulent librement et effectivement en sorte à corriger par adaptation spontanée les déséquilibres apparus entre régions sur le plan de l’investissement, des niveaux de salaires, des distributions de revenus, et sur la base d’une union fiscale effective (qui harmonise les régions au lieu de les mettre en concurrence) et d’une politique budgétaire unique qui concourt puissamment à la réduction des inégalités structurelles entre régions.  Au rebours de ce qu’enseigne l’expérience, on a voulu, par la monnaie unique régie par une banque centrale ayant interdiction de financer les Etats en compte courant, sans répartition des ressources par un budget commun suffisamment important, et sans avoir réalisé préalablement l’harmonisation fiscale et celle des législations sociales, de surcroît au moment même d’un élargissement subit à de nombreux pays aux structures économiques complètement différentes de celles des premiers adhérents, et où les gains salariaux n’ont pas suivi les gains de productivité, retirer aux Etats les seules marges de manœuvre qui leur restaient sans leur donner les garanties d’homogénéité et de solidarité indispensables (transferts de ressources, taux de financement égaux).

2.2.   La façon dont la monnaie unique a été introduite et gérée est l’une des causes directes de la crise des dettes souveraines. La banque centrale européenne a généreusement alimenté les banques en liquidités, à des taux durablement proches de 1%, leur permettant de développer une économie de dette et leurs activités purement spéculatives et d’opérer un gonflement pathologique de la sphère financière. Dans le même temps, elle a refusé tout concours en compte courant aux Etats, pour les contraindre à réduire leurs interventions, les obligeant à financer leurs déficits sur les marchés financiers à des taux de 3% pour les mieux notés et pouvant aller aujourd’hui jusqu’à 8-10 %, ou plus encore, pour les plus mal notés de la zone Euro. Après avoir pris en pension de manière quasi-illimitée leurs créances douteuses, elle a laissé aux Etats la charge de les recapitaliser, et ces mêmes Etats se sont trouvés dépendants de ces mêmes banques pour trouver les financements dont les besoins prenaient naissance, en grande partie, dans la crise financière et économique de 2008-2009 dont les pratiques des banques étaient la cause première. L’absurdité de cette situation saute aux yeux. Le décalage entre les taux de financement des Etats et les taux de croissance met ainsi structurellement les Etats en situation d’endettement croissant, et la charge de la dette (en volume et en taux) enclenche dans les pays déjà en difficulté un processus cumulatif de récession. La seule solution trouvée à ce ciseau a été la substitution partielle des mécanismes de solidarité financière qui ne donnent accès aux Etats en difficulté aux financements de marché qu’à des taux légèrement et insuffisamment réduits, en leur imposant par procuration les exigences des marchés financiers, car les Etats qui « prêtent » leur propre notation au système ne veulent pas eux-mêmes voir leur note se dégrader. Cette impasse est encore aggravée par la résistance de certains Etats, dont la France, asservis aux intérêts de leur système bancaire, aux restructurations de dettes qui sont le seul moyen décisif de régler le problème.  Ainsi la crise des dettes souveraines de l’Europe du Sud et de l’Irlande, bientôt sans doute de la France, est-elle la double conséquence des politiques menées depuis la création de l’Euro en faveur des détenteurs d’actifs et des opérateurs de la sphère financière. Elle est également à mettre en relation avec une notion totalement pervertie du rôle et des modalités de la création monétaire, imposée par les théoriciens stipendiés du libéralisme et du monétarisme

2.3.   Par une sorte de logique imparable, étant la clé de voûte d’une construction fondée sur des déséquilibres volontairement laissés en leur état, l’Euro est devenu le réceptacle de ces déséquilibres et l’incarnation des contradictions insurmontables de la construction européenne dans ses modalités actuelles. Au lieu d’être un moyen de réduire les asymétries que connaissait l’Europe à mesure de son élargissement, l’Euro a été l’instrument de leur creusement. Fonctionnant comme une sorte de garrot pour ceux des Etats membres qui n’ont pas pu en profiter, l’Euro concourt à creuser les écarts entre pays excédentaires ou déficitaires sur le plan des échanges, entre couches sociales dominantes et précaires à l’intérieur de chacun des pays et, dans les pays frappés par la crise des dettes souveraines, entre l’économie financière, que l’Europe sauve à tout prix, et l’économie réelle, allègrement passée aux pertes et profits. Entre un pays, l’Allemagne qui exploite l’Euro pour creuser son excédent commercial avec le reste de l’Europe et ne trouve que dans ce seul excédent ses réserves de croissance, et un grand nombre d’autres pays qui sont entraînés dans un cycle cumulatif de récession, sans que les mécanismes existent qui permettraient les transferts de ressources, les politiques de rééquilibrage industriel, l’harmonisation fiscale, le fossé ne peut que devenir infranchissable.  En second lieu, l’Euro, dans son mode actuel de gestion, entraîne l’Europe dans le cycle de la réduction des capacités de production et du sous emploi chronique de ces mêmes capacités. L’absurde absence de politique de change produit des conséquences délétères qui se traduisent en perte de points de croissance, l’Union européenne connaissant durablement les taux de croissance les plus faibles dans le monde. En effet, tandis que le dollar se déprécie en raison du faramineux endettement public et privé américain, et que la Chine prend ce prétexte, pour laisser sa monnaie – obstinément accrochée au Dollar et sous-évaluée – perpétuer des avantages compétitifs artificiels, l’appréciation de l’Euro fait obstacle aux exportations de nombre de secteurs industriels – non seulement traditionnels comme l’automobile ou le textile, mais également de pointe comme l’aéronautique et l’industrie du silicium – et pousse ces secteurs à la délocalisation de leurs sites de production de valeur. Simultanément, la soumission sans restriction à des règles de libre échange permet la concurrence indue de pays à coûts salariaux dérisoires et auteurs de politiques environnementale désastreuses et de violation constante de la propriété intellectuelle.

2.4.   A l’origine du creusement de ces déséquilibres, la monnaie unique est devenue le maillon faible de la construction européenne, sur l’effondrement duquel spéculent les marchés financiers que cette même politique a libéré de toutes contraintes.

  1. LA CRISE

3.1.   La crise européenne est multiforme. Elle est tout d’abord une crise de légitimité. Aussi bien dans les pays fondateurs que parmi les adhérents récents, l’euroscepticisme fait rage. Les égoïsmes reprennent le dessus. Les uns disent ne pas vouloir « payer pour les autres », les autres oublient les bienfaits que leur a dispensés l’Europe, et qu’ils ont souvent été dilapidés en politique de pays off-shore, en dépenses inutiles et en corruption. Ce délaissement de l’Europe par des peuples qui pourtant ont massivement adhéré à l’idée européenne dans les vingt ou trente dernières années est la conséquence directe du fait que les Traités initiaux n’ont jamais été amendés dans le sens de la construction d’une Europe ambitionnant de devenir une puissance, d’établir des modes de fonctionnement authentiquement démocratiques et de diffuser des protections nouvelles à ses populations, mais ont au contraire été maintenus dans l’objectif d’être une machine à réduire ces protections, à généraliser un état de concurrence irréfléchi et user de la mondialisation pour réduire les avantages sociaux. Des intérêts puissants ont refermé la fenêtre des possibilités d’opérer cet infléchissement, notamment la Convention européenne de 2004, les votes sur le projet de «  traité constitutionnel » et la délibération sur le Traité de Lisbonne.

3.2.   La gravité de cette crise se traduit dans le fait que nombre de pays européens ne semblent avoir comme alternative que de rester dans le sein d’une Union qui les conduit au dépérissement, et leur population au désespoir, ou d’être contraints d’en sortir en supportant les effets d’un désastre plus grand encore. Elle se traduit aussi dans le fait que les deux grands Etats fondateurs, l’Allemagne et la France, s’opposent aux évolutions indispensables en campant chacun sur la ligne d’un égoïsme national spécifique, pour la défense d’avantages, le premier de son industrie, le second de son secteur financier et ses industries d’« utilities ». Les chances de sauver la construction européenne d’un effondrement complet s’amenuisent rapidement, à mesure que les Etats européens perdent, chacun pour leur part, de leur légitimité à l’intérieur de leurs frontières.

3.3.   D’une explosion de l’Euro ou du retrait de certains des pays membres de la zone Euro, tous les Etats membres sortiraient perdants. Mais les voies actuellement suivies pour sauver l’Euro, qui sont surtout celles du sauvetage du système financier européen, ne sont pas de nature à éviter une telle catastrophe, qu’elles préparent au contraire.  Or une explosion de l’Euro serait ans doute celle de la construction européenne elle-même.

3.4.   S’il doit y avoir une issue à la crise actuelle qui soit européenne, ce ne peut être que par la voie suivante : les Etats européens s’émancipent du carcan néo-libéral et monétariste des traités actuels, reprennent le contrôle de la BCE et lui assignent des objectifs précis en matière d’investissement, de croissance, de plein emploi et de gestion du taux de change ; la BCE reprend le chemin de la monétisation directe de la dette publique, en particulier celle consacrée à l’investissement, et devient la clé de voûte d’un système financier public dédié au développement économique et social ; un financement européen prend le relai des politiques dispersées de recours au marché, qui sont pain bénit pour la spéculation ; les sources de liquidités bancaires, généreusement distribuées par la BCE et utilisées aux fins de spéculation financière sont radicalement asséchées. S’il le faut, les banques les plus importantes, qui sont restées prétendument « too big to fail », passent ou repassent sous contrôle public ; leurs bilans sont restructurés, leurs créances sur les Etats sont évaluées, rééchelonnées ou annulées et leurs engagements spéculatifs sur les marchés de CDS de dettes souveraines sont annulés sauf pour les porteurs des sous-jacents (la dette réelle). Leurs activités pour compte propre sont interdites, leur politique de «  transfert des risques aux marchés » est mise à mal, l’utilisation qu’elles font des liquidités que leur accorde la banque centrale en prise de pension de créances douteuses est sévèrement contrôlée, et, en conséquence de ces diverses opérations, leurs fonds propres sont redimensionnés et leurs actionnaires mis à contribution dans la mesure souhaitable. La finance de l’ombre, les pratiques spéculatives telles que les opérations à découvert sur les titres de la dette souveraine ou les actions des banques, la tolérance à l’égard des paradis fiscaux sont supprimés sans hésitation. L’Europe rejoint ainsi, voire dépasse, les faibles, mais significatifs efforts des USA pour juguler leur propre finance. Parallèlement un budget européen de taille significative assure, en même temps que le pilotage d’une grande politique d’investissement, les redistributions indispensables à la création  d’un marché harmonisé sur le plan des législations sociales, fiscales et salariales. L’Allemagne qui a outrageusement bénéficié du l’Euro dans son fonctionnement passé en prend acte, consent aux transferts indispensables – soit par les fonds publics, soit en investissant largement ses excédents dans les pays dont elle cultive le déficit -, ou quitte le jeu. Elle subira alors immédiatement l’effet de la réévaluation de sa monnaie sur un marché européen où elle réalise aujourd’hui 90 % de ses excédents commerciaux. Mais nous ne désespérons pas de ce grand peuple, désormais attaché à la démocratie et sensible à la solidarité européenne dont il a bénéficié lors de la Réunification.

3.5.   Certains tentent de trouver une issue dans le thème d’une «  sortie du traité de Lisbonne ». Mais ce thème recèle une ambiguïté redoutable, selon le sens qu’on lui donne. En effet, l’ensemble des traités antérieurs, dont le traité de Rome, l’acte unique européen et le traité de Maastricht, est intégré dans ce traité. Dès lors, la sortie du traité de Lisbonne. Sortir du traité de Lisbonne, si l’on entend par là, se libérer des dernières dispositions institutionnelles introduites pour sortir des impasses du Traité de Nice et du traité de Maastricht, est impossible, tant sont imbriquées les uns aux autres, toutes les strates de la construction. Car le ver est toujours dans les traités initiaux, dans l’orientation pour une domination des marchés, le retrait des Etats nations et le refus de substituer aux politiques publiques nationales de véritables politiques publiques européennes.

3.6.   Nous ne pensons pas que les programmes de « sortie » solitaire de l’Europe, réalisés sans coordination par des Etats qui renonceraient à mobiliser les autres peuples européens, constituent une piste opportune. Pratiquée dans ces conditions, une telle sortie entraînerait ceux qui s’y décideraient dans des impasses plus graves encore. Ce serait en outre une gigantesque concession à ceux qui ont entraîné l’Europe, ce projet si mobilisateur, dans les impasses qu’il connaît. D’ailleurs une telle sortie ne pourrait être que chaotique, tant l’intrication des systèmes économiques et juridiques, la dilution de certains organes de souveraineté sont déjà très avancées. En cohérence avec l’analyse qui précède, nous devons tenir pour certain l’apparition de situations de crise, qui rouvrent le champ des possibles. Ce qui n’apparaît pas accessible dans le cours ordinaire peut redevenir envisageable  quand l’urgence et la nécessité font loi. Ce à quoi il faut nous préparer, car infiniment probable, sinon souhaitable, c’est la crise européenne. Le reste dépendra de ceux des Etats qui, poussés par leur opinion, relèveront le flambeau et sauront opérer les ruptures indispensables, même si d’autres restent en dehors du mouvement. Les premiers qui seront parvenus à un diagnostic exact des impasses de la construction actuelle auront le lourd privilège d’ouvrir les brèches et de mettre en place de l’intérieur de l’Union la stratégie de rupture. Aux fondateurs visionnaires, aux artisans audacieux doivent maintenant succéder les réformateurs lucides et courageux. Ceux-là devront accomplir les actes symboliques marquant le refus de la poursuite des impasses actuelles ou l’appel aux mesures de sauvegarde des intérêts essentiels des peuples : le réexamen complet de la politique des aides d’Etat dans le sens de la reconstitution de la base économique de tous les Etats membres, mesures contre les Etats membres qui refusent l’harmonisation des législations fiscales et sociales,  monétisation de l’investissement public par les banques centrales nationales, reconstitution d’obligations de service public dignes de ce nom, rétablissement du contrôle public sur les établissements financiers, par exemple par instauration systématique de la golden share, adoption de mesures fortes traduisant la volonté de combattre les inégalités sociales, par exemple par la reconnaissance mutuelle des législations sociales plus favorables. A cela devra s’ajouter l’exigence d’une renégociation de fond en comble des traités, de tous les traités. Pour cela, la première condition à remplir est de diffuser une vision exacte des impasses de la construction et de susciter l’apparition de forces politiques capables d’en tirer les conséquences nécessaires.

3.7.   Il est évident qu’un ressaisissement exigerait l’exigence d’un puissant mouvement social européen et d’une opposition politique active à l’intérieur même des institutions de l’Union européenne. Or d’une telle opposition politique, on ne voit aucune manifestation politique organisée. On ne trouve que les échos que se font les uns aux autres les protestations des populations grecques et irlandaises, des indignés espagnols et de quelques autres, qui ont renoncé pour l’instant à la traduction politique, même nationale. Et ces mouvements ne semblent pas manifester d’affinités notables avec les mouvements populaires de l’égoïsme et du repliement que l’on observe en Allemagne, au Danemark, aux Pays Bas, en Pologne, en Tchéquie. La seule internationale active et efficace aujourd’hui est celle du patronat européen et du secteur financier vivant en symbiose avec la BCE. Les social-démocraties décadentes ne seront d’aucun secours, mais plutôt des obstacles. Les Verts sont eux-mêmes disloqués au plan européens, et d’ailleurs parfois eux-mêmes compromis par leur soumission aux principes de l’économie de marché. Les chances que le parlement européen, à l’occasion de l’un de ses renouvellements, s’empare de pouvoirs constituants, sont faibles. La possibilité d’une réforme ambitieuse des traités relève aujourd’hui de l’impossible. Mais la politique est l’art de l’impossible. La politique européenne du Général de Gaulle donna l’exemple d’une action refondatrice de l’Europe. Il n’est d’autre voie que de suivre cet exemple. Pour autant, nous ne devons pas exclure que la crise européenne soit portée par la force des choses à un degré majeur, que le cadre institutionnel actuel, qu’il s’agisse de l’Euro ou des institutions, vienne à exploser de lui-même et que tout reprise de l’édification se révèle impossible dans le périmètre actuel. Il n’existera alors d’autres issue que de rebâtir les bases, la fois, d’une nouvelle souveraineté et de nouvelles solidarités.

 

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La République, en quel Etat?

CERCLE ARCHIMEDE

LA REPUBLIQUE EN QUEL ETAT

(COMMENT SE REAPPROPRIER L’IDEE DE REPUBLIQUE)

Les dernières décennies du XXè siècle ont vu, à peu de temps d’intervalle, s’effondrer deux systèmes idéologiques et politiques qui prétendaient détenir les clés de l’aboutissement de l’histoire et se sont révélés tous deux des utopies meurtrières et des dogmes de cauchemar. D’un côté, un corps d’idées issu des Lumières, porteur d’espoirs immenses, qui a payé et fait payer à ses disciples le prix d’erreurs théoriques natives par un terrible épisode totalitaire, bureaucratique et terroriste. Dans la défunte Russie soviétique et ailleurs, le système qui a prétendu en être l’incarnation  s’est révélé être en contradiction absolue avec l’idée d’un progrès général de l’Humanité, générateur de plus de liberté et de plus de prospérité. De l’autre, une apologie, dogmatique et poussée jusqu’aux conséquences les plus absurdes, des marchés, de leurs prétendues  rationalité, équité et  efficacité. Ce discours s’est effondré définitivement avec la crise ouverte en 2008, rendant évident que l’empire débridé des marchés égale des inégalités qui ne sont justifiables d’aucun point de vue, pas même celui de l’efficience, un accroissement de risques auxquels est exposée la grande masse des hommes, une logique nihiliste du profit immédiat qui met en cause toute perspective d’avenir pour les hommes et pour leur environnement.

 

C’est en considérant ce champ de ruines qu’il nous semble indispensable de revisiter les fondements de l’idée de République et, notamment, de faire l’inventaire de l’héritage des concepts fondateurs de la IIIème République, tels qu’ils sont déposés notamment dans les travaux d’idéologues comme Henri Michel, Emile Durkheim, Léon Bourgeois, Ferdinand Buisson, Félix Pécaut, Charles Fouillée, Célestin Bouglé et d’autres. Mais nous le ferons sans naïveté, sous bénéfice d’inventaire : nous savons qu’il ne s’agit pas d’un héritage sans tâche (on l’a récemment rappelé à propos de Ch. Fouillée, et d’une manière générale, nous connaissons les points aveugles de la République sur la question coloniale et la brutalité avec laquelle Clemenceau aborda la question prolétarienne). Nous ne verserons pas dans le fantasme d’une idée unique et homogène de la République, et discernons que Gambetta et Thiers, Clemenceau et Poincaré, Jaurès et Briand, Blum et Tardieu, Mendès France et Pinay, étaient peut-être, les uns et les autres, des républicains, mais ne donnaient pas nécessairement le même sens à la notion de République. D’une manière générale, la notion de République, qui écarte, à la fois, le simple projet libéral de définir des conditions minimales de coexistence, et l’utopie possiblement dévastatrice d’une société homogène, contient de manière constitutive la nécessité d’un conflit sans solution sur son contenu même.  Nous assumerons donc le risque de prendre parti, de défendre une idée de la République, sans nourrir vaine prétention à l’unanimité.

 

Fondements.

 

  1. 1. Notre tradition. La tradition à laquelle nous nous référons est structurée par une double réaction contre l’organicisme individualiste de Spencer et l’individualisme libéral de Constant. Elle s’oppose, en premier lieu, au naturalisme social, qui nie l’autonomie de la structure sociale et efface la dimension éthique et juridique de la construction politique. Elle rejette l’individualisme sélectionniste, qui voit une évolution de l’organisme social d’un modèle hiérarchique et combattant vers un modèle marchand et décentralisé, dans lequel l’idéal juridique ou  la seule considération d’un intérêt collectif n’ont pas voix au chapitre en même temps qu’on affirme la prégnance croissante de la totalité sociale et de la nécessaire division du travail.  Elle rejette le « darwinisme social », qui se contente d’annoncer : « que les meilleurs l’emportent… », sans se demander une seconde d’où « les meilleurs » tirent leur supériorité et dans quel registre cette supériorité est évaluée et appréciée. La société est un « organisme » sui generis, obéissant à des lois propres et irréductibles à ceux de l’organisme naturel. Mais la tradition républicaine s’opposait aussi à tout l’individualisme réducteur que porte le libéralisme imprégné d’utilitarisme : selon ce courant, chacun doit pouvoir aisément vaquer à ses affaires privées, et cette liberté emporte le droit de ne pas participer, sous réserve néanmoins que l’Etat protège cette liberté de ne pas s’occuper des affaires publiques ou de mépriser l’intérêt commun. Contradiction dans les termes, mais qui caractérise très précisément une certaine attitude dont l’actuelle présidence est le fidèle représentant. Or les fondateurs de la République voyaient déjà, à juste titre, dans cette attitude un affaiblissement de l’individualisme issu des Lumières, une glissement de la notion morale et juridique de Personne, capable d’autonomie, à celle, naturaliste, d’individu entièrement mû par un calcul mécanique de plaisirs et de peines, entièrement soumis à des intérêts. Ce rétrécissement de l’individualisme avait préparé une réaction anti-individualiste, laquelle avait à son tour préparé l’historicisme, qui nie l’impact de la décision humaine, et l’impérialisme des hypostases historiques (classes races, soit autant de négations de l’individu).

 

  1. 2. Les fondations intellectuelles de la République. Le moment de fondation de la République nous lègue quelques thèses fortes : a/ La liberté ce n’est pas l’absence d’interférence, mais l’absence de domination. b/ L’absence de domination ne peut être un fait, mais seulement un état de droit, donc implique l’Etat ;  à l’opposé de la thèse de l’Etat comme menace pour la liberté, il n’est pas de liberté sans Etat. c/ Si la liberté est un idéal universel, il faut poursuivre l’égalité dans l’exercice de la liberté. En cela liberté et égalité sont indissociables, et c’est l’essence de la République de rendre universelle, donc égale, la liberté. d/ La liberté généralisée, c’est donc l’égalité des droits, mais aussi l’égalité des chances, la possibilité donnée à tous d’atteindre l’autonomie, la libre détermination de soi-même. e/ Le système des droits ne s’établit pas nécessairement dans l’ignorance ou dans l’opposition aux évolutions sociologiques spontanées. Bien au contraire, il les incarne et les parachève. Ainsi, l’évolution sociale, c’est, à la fois, plus d’autonomie et de différenciation des destins et simultanément et en conséquence, plus d’interdépendances et de coopération entre individus. La République n’est pas un état de fait, le produit spontané d’une évolution sociale ; mais elle ne se crée pas contre l’évolution sociale : elle la conduit. La division organique du travail, de plus en plus poussée, implique l’organisation juridique de la coopération entre individus, la reconnaissance de leur solidarité objective, donc une justice restitutive selon Durkheim. Pour que la solidarité organique puisse croître sans provoquer la déshérence ou l’exclusion, il faut « égaliser les conditions extérieures de la lutte », donner des chances égales à des individus dont l’accomplissement passe par la différenciation et la création. f/ L’échange des obligations par contrat n’épuise pas le réseau des interdépendances individuelles. Il existe de nombreuses et puissantes interactions extra contractuelles. Les individus, selon les cas, tirent des avantages ou subissent des nuisances non contractualisées et, du fait d’éléments extra contractuels, tirent (ou subissent), dans le cadre des contrats dont ils sont partie, des droits ou des obligations qui déséquilibrent ce dernier. Protéger l’équilibre des contrats et assurer l’exhaustivité des échanges d’obligations est une tâche permanente de l’ordre juridique. g/ Tout individu est en état de « dette sociale », selon Léon Bourgeois, héritier d’une culture, d’un niveau de civilisation, de connaissances et de technologies, et bénéficiaire d’avantages qui ne doivent pas tout à ses propres mérites, mais aussi à un possible tirage effectué sur le labeur des anciens et le bonheur d’autrui. Il n’est pas de talent qui ne fasse fructifier cet héritage, pas de propriété qui ne soit le résultat d’une coopération sociale, pas de privilège qui ne constitue, en quelque part, une injustice. Tandis que certains croient avoir transformé le hasard en réussite, d’autres subissent l’absence d’héritage, la réalisation de risques liés au hasard et/ou aux interactions sociales, l’inégalité à l’échange. Or le manque de sécurité est un facteur d’inhibition des initiatives. h/ Tout individu répond donc de sa dette sociale par une contribution à la correction des inégalités dans cet héritage. Il faut passer d’une interdépendance subie à une interdépendance assumée, d’une solidarité objective à une solidarité consciente. L’égalisation des conditions extérieures de la lutte est réalisée par ces institutions fondamentales de la République que sont la dissolution des héritages, la contribution fiscale progressive, la formation initiale des individus, l’assurance mutuelle contre le hasard. Les individus s’acquittent de leur dette sociale, notamment, par l’impôt progressif (à la mesure de leur capacité contributive) et leur cotisation progressive aux institutions de l’assurance mutuelle contre le hasard (maladie, accident du travail, famille, vieillesse…). L’égalisation des conditions extérieures de la lutte s’opère également par l’encadrement du contrat (interdiction des contrats contraires  à l’ordre public). i/ La légitimité des organes de l’Etat c’est non pas qu’ils détiennent un pouvoir souverain – qui n’est que domination sans fondement -, mais qu’ils organisent et fassent  fonctionner les  services publics (Duguit). Les citoyens détiennent vis-à-vis de l’Etat un droit objectif à obtenir la création et le correct fonctionnement de services publics, qui garantissent à tous l’appartenance à une communauté (dispositions des conditions de la dignité et du respect de soi, accès aux réseaux, conditions de la liberté d’aller et venir, de contracter, de communiquer des opinions.)
  1. Actualité de ces fondations. C’est dans le prolongement de l’effort des fondateurs de l’idée moderne de République que nous rejetons avec une égale vigueur à celle qu’ils ont montrée contre l’organicisme spencérien ou l’individualisme libéral, les doctrines du néo-libéralisme. Ces doctrines présentent un caractère profondément régressif dans l’échelle de l’évolution intellectuelle, et même dans celle du courant libéral lui-même, dans la mesure où elles restaurent une idole profane, le ou les marchés, qui signe la dépossession de la volonté et de la raison humaine, puisque leur rationalité supposée ne provient que de ce qu’ils fonctionnent de manière aléatoire et échappent à tout contrôle. Niant tout effort de rationalisation consciente du réel, ces doctrines ne pensent même plus à prétendre établir que les marchés conduisent à des équilibres durables et efficaces. Il leur suffit que la prétention à améliorer le fonctionnement social soit battue en brèche. Mais ce culte du chaos spontané et ce combat contre toute idée de progrès se combine sans vergogne avec une utilisation forcenée, sous couvert d’Etat minimal, de l’appareil de l’Etat pour étendre l’empire du marché et détruire avec brutalité les créations sociales qui incarnent l’existence d’un collectif. Le néo-libéralisme n’est que l’autre utopie meurtrière du XXème siècle. En réalité, le marché n’est pas une « nature » qui puisse se passer d’institution. Si, enfermés dans des règles qui leur imposent certaines modalités, sinon certaines finalités, les marchés peuvent révéler une certaine efficacité d’allocation et de production, laissés à eux-mêmes, ils manifestent une profonde irrationalité et une récurrente incurie, et leur correcte coordination est en général impossible. Les déséquilibres qui les caractérisent ne sont pas, ou ne sont qu’exceptionnellement, créateurs, et sont le plus souvent destructeurs, tant de l’efficacité collective que du lien social. Laissé sans brides, le capitalisme est un système qui opère comme une machine à exclure des masses nombreuses, tant du monde de la production que de celui de la consommation, et enfonce la société dans des clivages et des contradictions à tout points de vue délétères, y compris pour sa propre permanence. Le fait qu’il puisse, au prix de convulsions violentes et dévastatrices, se régénérer autour de nouveaux équilibres ne fait pas oublier que des générations entières en payent un prix définitif, de vies gâchées, d’insécurités rongeuses, de déchéances rédhibitoires. La privatisation des biens publics n’est pas un gage d’amélioration du bien-être collectif, mais au contraire l’annonce de la dégradation de ce dernier. Toute productivité étant apparente, et relative à l’efficacité collective, il n’est pas de mesure autre que conventionnelle du «  juste » ou «  exact » niveau de rémunération nécessaire et suffisant pour amener les individus à délivrer leurs contributions sociales. Les institutions de la Justice sociale peuvent contribuer à la fois, à élever le niveau de l’efficacité collective et le bien-être général. La démocratie n’est pas l’espace vide où s’affrontent et se combinent des intérêts étrangers les uns aux autres, ou incompatibles les uns avec les autres, mais le lieu d’une négociation collective de solutions où tous sans exception puissent trouver la satisfaction d’un intérêt bien compris,  combiné avec la fierté d’avoir aussi contribué au bonheur d’autrui.

 

Valeurs.

 

  1. Les Communs.  L’idée de République présuppose celle de « Bien commun ». Il n’y a République que parce que ses membres partagent un ou des Communs, décident de les cultiver ensemble, de les protéger, de les embellir, de les faire prospérer. Ils ne se contentent pas de définir les règles minimales d’une coexistence méfiante, envisagée sous l’angle du moindre mal. Il est vrai que le possédant, pour des raisons de pure commodité, doit cohabiter avec ses domestiques, que le capitaliste doit coexister avec les prolétaires, l’employeur avec ses salariés, le propriétaire avec ses locataires, le rentier avec les productifs.. Cette coexistence envisagée sous l’angle libéral est donc minimale, elle est hantée par l’idée de différenciation : le peuple doit être maintenu, le commun sera réduit au minimum. Toute opposée est l’idée de République. Nous n’ignorons pas qu’elle réunit des individus, des populations, des classes et groupes sociaux qui sont en conflit d’intérêt et qui, bien souvent, le savent. Nous n’entendons pas le dissimuler. Nous reconnaissons le droit de chacun de se former sa propre conception du Bien, ses propres valeurs, et ne poursuivons pas l’utopie dangereuse et vaine d’une société homogène d’où l’affrontement politique aurait disparu. Mais avec l’idée de République, nous n’abandonnons pas le projet de bâtir sur ces divergences d’opinion et ces conflits d’intérêts une communauté de destin, un patrimoine partagé, un projet collectif dont nous puissions répondre devant les générations ultérieures. Nous ne renonçons pas, par l’idée de République, à l’ambition de réaliser un état de choses où, sans nuire à l’efficacité collective, une égalité des conditions réelles pourra être instaurée.  Nous ne renonçons pas à l’idéal d’une société où le destin de chacun ne serait déterminé que par ses talents et son énergie propre, et non pas par les conditions qui l’ont vu naître et croître, ni même à celui dans lequel, nonobstant les différences de mérites et de talents, tous pourront jouir également des biens fondamentaux qui déterminent la qualité de l’existence. Nous tenons en effet à l’idée selon laquelle même les différences de talents et d’engagement restent compatibles avec la reconnaissance que tous ont à voir les uns avec les autres, que la prospérité des uns, n’importe lesquels, dépend toujours, en quelque sens, de l’effort des autres, et encore à l’idée d’un état dans lequel le bonheur des uns dépendrait de l’état de bonheur auquel les autres peuvent atteindre.

 

  1. Biens et services publics. La discussion républicaine par excellence porte sur la question : qu’est-ce qui est, ou doit être, rester, devenir ou redevenir, commun ? Esquissons un début de réponse : nous avons ou devrions  avoir en commun : une charte des droits fondamentaux et universels, réparties ensuite en droits passifs et reconnus à tout homme, et droits actifs, attachés à la citoyenneté ; des services publics – lesquels ? est une question à débattre à chaque génération - ; les biens immatériels de la connaissance et de l’information (les idées sont de libre parcours et la théorie de la  propriété intellectuelle appelle notre attention sur l’originalité de ce type de biens, collectifs par nature), les instruments de diffusion du savoir et de la culture, les institutions de la recherche,  les instruments de communication ; la Nature et toutes ses ressources, les matières minérales et les espèces végétales et animales, le patrimoine génétique de toutes les espèces vivantes, les ressources halieutiques, les sites et espaces spéciaux, tels que les mers, les forêts, les zones humides etc., la biodiversité, l’environnement de la vie humaine d’une manière générale; les systèmes d’assurances sociales universelles (l’assurance mutuelle comme élément capital du pacte social) ; la monnaie et le système de crédit etc. La définition de la sphère des communs et l’entente sur la façon de les posséder, d’en user, de les gérer sont un des enjeux majeurs de la République. En ce sens, détruisent la République ceux qui défont la propriété publique ou la dévalorisent en principe, ou qui privatisent ce qui est commun par essence ou par exigence économique. Ce mouvement de privatisation est d’autant plus dangereux que la République nous a légué, en même temps que l’affirmation du caractère public de certains biens et services, une grande souplesse quant à la façon de les gérer. Perfectionner ces modèles de gestion, harmoniser dans des conditions nouvelles et avec des procédés nouveaux le contrôle public sur le respect des principes et la poursuite des finalités avec la souplesse de gestion, l’efficacité et la capacité d’adaptation sont l’enjeu républicain présent. Ceux qui ne voient comme seule solution à ces problèmes que le triptyque destructeur : mise en concurrence, transformation des Etablissement publics en sociétés anonymes,  privatisation  du capital, sont des ennemis de la République, et l’alibi selon lequel ces évolutions sont rendues nécessaires par la construction européenne ne font qu’avouer leur entière soumission aux postulats ultra-libéraux et néo-conservateurs qui dominent actuellement cette construction.

 

  1. Service public, efficacité. L’argument répétitif, parce qu’unique, des adversaires de la constitution et du renforcement des Biens publics est celui de leur coût prohibitif et de l’inefficacité de leur gestion. Si cet argument tient souvent de la démagogie, il ne doit pas empêcher de considérer avec tout le sérieux possible l’objectif d’un service public de qualité sans coûts excessifs. Les sources d’inefficience de ces services sont malheureusement innombrables et résultent bien souvent de l’effet combiné d’un état d’abandon dans lesquels les gouvernants les laissent volontairement, de l’incurie des directions et du sentiment d’autosatisfaction et de crédit indu qui est susceptible d’habiter les agents. L’alliance de ces vices se donne dans la bureaucratie, l’art de reporter sur l’usager les coûts et nuisances des dysfonctionnements et contradictions internes. L’Ecole, l’hôpital public, les grands SPIC (énergie, télécommunications, transports routiers, ferroviaires et, maritimes),  supportent sans  nul doute des charges indues qui servent ensuite à pointer leur prétendue sous-efficacité par rapport au secteur privé (ainsi, dans le secteur de la santé, l’absence d’obligations de service public du secteur privé et le mésusage des urgences  pour l’hôpital ; ainsi, pour les transports, la non répercussion des coûts intégraux du transport routier de marchandises ; ainsi, pour l’éducation, l’absence de prise en compte des difficultés propres aux zones difficiles et l’impréparation suffisante des jeunes enseignants. Mais cette absence de soutien ne doit pourtant pas oblitérer les inerties et les carences du service tel qu’il fonctionne :  dans le secteur de la santé, anarchie et absence de discipline de gestion des hôpitaux sous l’effet des préjugés du corps médical et de ses chefs ; dégradation des relations entre corps médical et autres personnels  soignants ; dans l’Education Nationale, résistance au principe de l’équipe et du projet pédagogiques au sein des établissements, mécompréhension parfois revendiquée des exigences d’une pédagogie moderne, abandon de l’ambition éducative au profit d’une vision réductrice et morcelée de distribution de connaissances ou, au contraire, abandon dans un pédagogisme qui n’est qu’un reniement de l’exigence éducative, esprit de résignation et absence de connaissance de la société réelle chez les enseignants. Dans l’ensemble des services publics, inefficacité des chaînes de gestion et de contrôle de gestion, absence de culture du bilan et de l’examen comparé, pauvreté des mécanismes de diffusion des bonnes pratiques professionnelles, inexistence de statut protégeant les expérimentations et assurant la diffusion de leurs enseignements, absence d’encouragement, quand ce n’est pas répression de l’esprit d’innovation, absence de définition d’indicateurs d’efficacité sociale. Or les Services Publics n’ont d’avenir que dans un sérieux effort de réorganisation et d’amélioration de leur efficacité, et ne risqueront de dépérir que par la subtile, tacite et désastreuse collusion de ceux qui ne veulent faire aucun effort de changement sous couvert de sanctuarisation du service public  et de ceux qui pensent que ces services doivent être démantelés et privatisés parce qu’absolument non réformables. L’un des instruments de cette quête d’efficacité est la mise au point d’indicateurs de performance adéquats à la nature de service public des prestations rendues. Cet exerce est certes d’une difficulté redoutable : tout indicateur de performance d’un service dont le profit n’est pas le but constitutif se prête facilement à des interprétations multiples, et seuls des cocktails d’indicateurs peuvent permettre d’approcher une véritable qualité de service dans un environnement économique et social donné. Cet effort est pourtant indispensable, tant le concept de service public est consubstantiel à celui de République.

 

 

  1. République, égalité. La République a l’ambition de réaliser simultanément deux grandes valeurs héritées du siècle des Lumières : la liberté, l’égalité. Elle a inscrites à son fronton, en a fait sa devise, et y a associé la valeur morale qui permet leur conciliation : la fraternité.  Quant à l’égalité, la question est de savoir quelle sorte d’égalité est posée comme condition d’existence de la République : égalité des droits, des chances, des conditions ? L’article premier de la déclaration des droits de 1789 dispose que : « les hommes naissent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Cela renvoie à la question de savoir s’il existe un critère républicain des inégalités légitimes,  mais pose en tout état de cause le principe selon lequel les inégalités de revenus, de patrimoine, de fonction et de statut doivent toujours être examinées au crible de l’examen du degré auquel elles servent l’intérêt commun, et dans les limites de ce qui permet à un peuple de rester et se sentir Un. C’est précisément cet examen qui a été suspendu sous l’empire du torrent intellectuel de l’individualisme agressif qui a établi sa domination sur les élites cultivées depuis trente années, et cette suspension qui a créé le contexte favorable à la remise en cause des institutions républicaines qui pourvoyaient tant bien que mal à une poursuite hésitante de l’objectif, telles que l’impôt progressif sur le revenu, la taxation relative des héritages et des transmissions transgénérationnelles de patrimoine ou la taxation des plus-values ne reflétant pas les mouvements de la richesse réelle. Cette régression est condamnée d’ailleurs y compris par des théoriciens d’un libéralisme pur et radical, tels que Maurice  Allais. Il nous semble hors de discussion que les inégalités de revenus et de patrimoine ont atteint des niveaux à la fois destructeurs du lien social républicain et parfaitement inefficaces à l’aune de l’utilité publique, alors même qu’il a été maintes fois démontré qu’un certain degré d’égalité relative engendre à la fois efficience collective et économie de frictions sociales de toutes nature. A ce titre, l’instauration du « bouclier fiscal », et d’autres mesures du même acabit, comme la défiscalisation des plus values sur cessions de participations d’entreprise ou le régime fiscal et social des stock options ont été une pure et simple déclaration de guerre à la République, signant de manière indélébile la nature allogène de l’actuel pouvoir, mais aussi la gravissime compromission du Parti central de la gauche. Les affirmations sur le fait qu’un degré trop élevé d’imposition et de redistribution des revenus et des patrimoines stérilise l’innovation et l’entreprise ignorent que le niveau d’incitation nécessaire à un investissement personnel et financier supplémentaire est lui-même une création sociale et historique. C’est précisément le rôle du fonctionnement des mécanismes démocratiques que de former un citoyen qui, y compris quand il participe à la délibération publique, soit capable d’un altruisme relatif, c’est-à-dire se révèle apte à délivrer une contribution additionnelle à la collectivité pour une moindre rétribution personnelle.

 

  1. République, liberté. Comment concilier la libre formation par chacun de sa conception de la vie bonne et le partage des «  valeurs de la République ». Quelles sont les valeurs que nous devons partager pour faire une République ? Une vielle ambition de la République est de créer les conditions non seulement de la liberté, mais d’un usage effectif de cette liberté à des fins d’autonomie et d’épanouissement personnel. Et pour commencer, de les créer pour tous sans exception, c’est-à-dire en conformité avec l’idéal d’égalité. Cette ambition constitutive ne doit pas seulement être réhabilitée comme figurant au rang des principes originels, mais doit s’alimenter de la montée irréversible, dans une société plus éduquée, mieux informée et dotée de virtualités techniques époustouflantes, de l’individualisme possessif et axiologique. La revendication  de chacun d’user à son gré de sa propriété et de déterminer ses valeurs doit être reconnue comme un trait du temps, même si son exercice doit être maintenu par la loi dans les limites d’une approximation de l’intérêt général. Mais il sera plus encore reconnu que la contrepartie de cette autonomie individuelle croissante est l’appartenance multiple aux réseaux, la démultiplication des liens interindividuels de toute nature. L’individualisme n’est progressif qu’accompagné par la participation au réseau social. La République doit s’enrichir des formes sociales nouvelles qui naissent en forme de réseau, en tous domaines. Elle doit favoriser, ou, du moins, ne pas réprimer ou discriminer des formes nouvelles qui sont aujourd’hui l’équivalent des corporations et des communes libres du moyen âge, ancêtres de l’époque moderne : les Réseaux d’échanges de services, les monnaies collectives non bancaires, les réseaux d’éducation libre, les communautés du logiciel libre – libre de droits, mais non librement appropriable -, les espaces d’échange et de bonification des espèces vivantes et obtentions végétales, les associations de suivi thérapeutiques qui rendent les malades responsables de la bonne fin de leurs traitements, les réseaux d’entraide de toute nature, les unions transfrontalières de citoyens, tous les espaces communs où se réalise la socialité, tous les éléments de partage qui favorisent la «  production par les pairs », diminuent la dépendance sociale et augmentent l’autonomie de chacun et sa capacité de contribuer à la vie collective plutôt que de lui peser à charge.

 

  1. République, laïcité. Selon notre conception de la laïcité, celle-ci n’est pas seulement reconnaissance par l’Etat de la liberté des croyances et neutralité de l’Etat vis-à-vis de ces croyances. Elle comporte, pour ainsi dire, un troisième pilier : la laïcité comme protection d’un espace public contre les intrusions, les insinuations et les influences des intérêts et opinions privées. En ce sens la laïcité porte obligation de faire quelque chose en commun malgré les différences privées. « Confessionnalisation » et communautarisation des individus sont une négation de la République, si les individus en déshérence ne peuvent trouver protection et identité fortifiante que dans des sociétés partielles. La « discrimination positive » n’est pas soluble dans les principes républicains, quand elle n’est que la reconnaissance de l’échec à restaurer la garantie des chances données à chacun et à mettre un terme aux discriminations et aux inégalités de destins selon les origines. La question des statistiques ethniques est à traiter à l’aune de ces principes. L’obligation qui serait faite aux individus, fût-ce sous couvert de la seule connaissance statistique, de s’identifier comme membres d’une communauté serait une négation du concept de citoyenneté et une violence faite à nombre de citoyens dont l’ambition est, ils en ont parfaitement le droit, de n’être rien d’autre que les citoyens d’une République. Pour autant, nous veillerons à ne pas réduire la laïcité à un schématisme clos et, au contraire, à extraire de cette idée les virtualités insoupçonnées que suscitent les situations nouvelles devant lesquelles le concept est convoqué. Ainsi, si le droit de ne pas croire reste un des éléments majeurs de la laïcité, en fait aussi partie le droit de conserver des fidélités qui font une identité valorisante mais non agressive, ou celui de penser une religion qui soit un apport fertile à la communauté. L’universalisme républicain naît de ce que chacun participe d’identités multiples dont il porte témoignage à la curiosité et à la sympathie des autres. Dans un contexte où elle devient un principe de vie commune de groupes qui ont été séparés par la lutte des classes, la colonisation ou l’esclavage, elle doit être capacité à oublier ensemble, sans les occulter, les différences qui divisent,  et obligation de construire un vivre ensemble sur ces différences et ces divisions. La laïcité ne peut être un dogme monolithique ou une version distinguée du négationnisme. En ce sens la laïcité n’est un principe actif que s’il est, non pas réduit à une norme éteinte, mais amplifié aux dimensions d’un vouloir renouvelé, d’une patience raisonnée, d’une utopie assumée. Elle est le programme d’un référendum de chaque jour dont l’unique objet est de réaffirmer la foi dans les vertus du vivre ensemble.

 

  1. République et diversité. La République a promu l’uniformité dans un combat nécessaire contre les structures ossifiées dont le principe était la séparation, les monopoles, l’absence de liberté (provinces, ordres, corporations). Il n’était pas dans ses gênes de l’accomplir jusqu’à la caricature. Elle le peut d’autant moins après les prodigieuses transformations observées au XXème siècle. La révolution des modes de diffusion des savoirs, la multiplication exponentielle des cercles d’appartenance individuelle et des destins personnels possibles, la formation d’une population cosmopolite et polyglotte, les couples transnationaux, les métissages culturels, le travail à distance, la mise en réseau des communautés de savoir et d’échanges de données, la généralisation des transactions et des communications, la projection de l’humanité dans un possible futur spatial, l’efficacité des euristiques fondées sur la complexité, la contingence, l’hysteresis, le développement fractal et les modèles chaotiques, renvoient au musée de l’histoire la vaine ambition de créer par décret les formes sociales nouvelles et d’étendre par voie de décision centralisée celles réputées être les meilleures. Le mot d’ordre moderne est celui de la diversité, dont découlent de manière sûre l’innovation, la mise à l’épreuve des solutions, l’expérimentation comparée. Les actes de la République, notamment les lois qui structurent la vie commune, doivent, tout en interdisant l’inacceptable, garder l’obsession de ne pas proscrire les nouveautés, interdire les expériences, prohiber la libre compétition des idées. L’espace commun sera, non plus celui où des individus forgés aux mêmes moules contemplent le spectacle de leur identité, mais celui où ils confronteront leurs idées, leurs ambitions, leurs propositions, dans l’esprit d’un enrichissement mutuel et d’une curiosité renouvelée. La diversité deviendra l’une des valeurs fondamentales de la République, en résonance avec les concepts éprouvés d’une société résiliente. L’expérimentation sociale sera protégée et dotée d’un statut, dans tous les domaines où l’intérêt général peut y trouver sa part, la République sera un grand laboratoire ouvert aux inventeurs et aux réseaux d’innovation.

 

  1. République et accomplissement. L’idée de République retrouve une étonnante modernité lorsqu’il s’agit de la prédominance à établir du long terme sur le court terme, de l’intérêt collectif sur le particulier, du durable sur l’éphémère, de la valeur d’usage sur la valeur marchande, de la socialité sur l’atomisation d’individus en déshérence et asservis à un désir desséchant de consommation sans but. Le retour à une véritable autonomie individuelle, celle qu’ambitionnait les Lumières, autant qu’à une socialité authentique, est en profonde affinité avec l’ambition républicaine de faire délibérer chacun sur le bien commun et ce faisant de former une citoyen éclairé et perspicace, fier de lui-même et pleinement engagé dans la culture du lien social. Il y a de même une modernité évidente dans l’idée républicaine que chacun doit pouvoir s’accomplir pleinement, « être soi », dans et grâce à l’entretien d’un réseau d’interdépendances qui le font « être avec ». Encore, il est tout à fait conforme à l’idée républicaine de rapporter la création de valeurs matérielles à l’entretien de valeurs éthiques, d’établir une stricte hiérarchie entre ce qui a de la valeur et ce qui n’a qu’un prix, ou de révolutionner le calcul des valeurs économiques, d’une part en articulant ce calcul autour des notions de capacités, de conditions du respect de soi-même, de biens premiers ou de services permettant l’accès aux réseaux sociaux, d’autre part, en retenant pour les investissements publics et privés des règles d’internalisation des coûts écologiques et des taux d’actualisation qui confèrent une valeur élevée au futur.

Institutions.

  1. Les institutions de la République : La République  n’existe que par l’intermédiaire d’institutions qui sont ses bras séculiers, l’espace où elle s’incarne et se construit en même temps. L’Ecole, l’Université et les grandes Ecoles publiques, l’armée, la  Justice, les prisons même, les administrations et les services publics en général, notamment l’hôpital public et les services de santé, les administrations qui opèrent dans le domaine économique, social ou culturel, sont ces institutions. Dans ces espaces, dominent : le principe d’égalité (égalité de traitement, quelle que soit la situation dans la hiérarchie sociale), le principe de légalité, le principe de laïcité, le principe de continuité, le principe d’adaptation. Les institutions de la République ne sont pas des espaces publics ordinaires, où se croiseraient sans se reconnaître des individus consommateurs attraits par leurs soucis privés. Ce sont des espaces où les citoyens se rencontrent et se reconnaissent en tant que tels, en tant qu’égaux et partie d’un tout. Ils ont en ce sens un caractère spécial, distingué, sacré. Ils appellent une attitude de respect et le cantonnement délibéré de ce qui en chacun n’est pas signe d’universalité et de citoyenneté. En ces lieux, le citoyen existe pleinement comme tel et se dépouille des ses caractères particuliers  pour revêtir les habits neufs de la citoyenneté. Passent au second plan et deviennent sans signification publique ou inopérantes l’origine ethnique, l’ancienneté d’acquisition de la nationalité, la religion ou l’absence de religion, le patrimoine personnel ou familial. En se dépouillant, dans l’espace de l’institution républicaine,  de ses signes distinctifs, le citoyen reconnaît l’existence de l’Autre comme celui avec lequel il accepte de coexister, voire de créer un corps en progrès, malgré les différences. Et pour honorer chaque citoyen comme il le mérite, chacune de ses institutions, et leurs ministres et serviteurs, doivent elles-mêmes faire l’objet d’un respect spécial. Ces principes ne sont pas que des mots. Ils connaissent ou doivent connaître leur traduction concrète, comme l’interdiction des signes religieux dans les établissements scolaires, les administrations publiques ou les assemblées élues.

 

  1. République, souveraineté, droits fondamentaux. Une question fondatrice est : quel conflit politique est admissible dans la République, quels modes de solution ou de manifestation de ce conflit sont-ils souhaitables ou tolérables? Les objectifs fondamentaux du vivre ensemble républicain sont consignés dans la Constitution de la République. Si ceux-ci sont dotés d’une permanence qui les distingue des prévisions de la loi ordinaire, il reste que, comme le disait la constitution de 1793, aucune génération ne peut être définitivement asservie aux intentions d’une précédente. Cette exigence est d’autant plus impérieuse que des Collèges qui ne procèdent du suffrage universel que de manière très indirecte se sont vu octroyer ou se sont octroyé le pouvoir d’interpréter le texte constitutionnel, d’extraire de ce texte et d’autres des « principes fondamentaux des lois de la République » et un « bloc de constitutionnalité » susceptibles d’être orientés de manière fallacieuse. Tout particulièrement, la distinction opérée régulièrement entre les principes constitutionnels qui doivent trouver une traduction positive et effective et ceux qui ne sont considérés que comme des « objectifs de valeur constitutionnelle » sans effets  contraignants pour le législateur et pour les juridictions pose un problème récurrent de dépossession du peuple. Comme par hasard, les seconds se trouvent rassembler la plupart des objectifs consignés dans le préambule de la constitution de 1946 : droit au travail, droit à l’éducation et à la culture, ou d’autres droits de créance tels que le droit au logement. La « question prioritaire de constitutionnalité » récemment introduite, loin d’être une solution à ce problème, ne fera que souligner son acuité. Il faut donc inventer des modes de réappropriation collective du débat sur le bloc de constitutionnalité.

 

  1. République fédérative. Si la République française s’est constituée autour de l’idée d’un  Etat fortement centralisé, c’est dans le prolongement de l’œuvre de centralisation de la Monarchie et cela ne peut être considéré comme lui étant comme substantiel. Il faut au contraire renouer avec les inspirations communalistes et girondines de la révolution française, et placer le principe de libre administration des collectivités territoriales dans le cadre des lois de la République au cœur du projet politique. L’œuvre de décentralisation doit être accentuée en tant qu’il est besoin, mais surtout les structures territoriales de l’Etat doivent être impérativement modernisées, rationalisées, simplifiées. A de telles collectivités restaurées dans la plénitude de leurs attributions logiques, mais aussi dotées d’une structuration efficace, seront allouées des ressources stables, permanentes et suffisantes. De même, l’autonomie locale sera d’autant plus utile au bien collectif que la loi aura clairement distribué responsabilités et compétences et que les causes de conflits improductifs entre collectivités auront été réduites.  L’inflation de la fiscalité locale, même conséquence de transferts de charges non accompagnés de transferts de ressources correspondantes, ne laisse pas d’inquiéter, en même temps que la déconstruction des mécanismes de solidarité entre collectivités . Dans ce domaine comme en d’autres, les collectivités publiques ne seront respectées et ne seront des échelons vivants de la vie républicaine qu’en se montrant à la fois solidaires entre elles, efficaces et économes de la ressource publique.

 

  1. Souveraineté et représentation. Le principe de souveraineté connaît, avec l’acceptation du caractère représentatif des pouvoirs, une mutation fondamentale. Une fois ce mode d’exercice admis comme inévitable et tous comptes faits souhaitable, il convient de mesurer les conséquences qu’il emporte sur l’essence même de la souveraineté. S’exerçant par l’intermédiaire de pouvoirs constitués, la souveraineté peut signer une dépossession du peuple. Les règles ancestrales, mais assumées par la République naissante, selon lesquelles le souverain est « juge en sa partie » et « empereur en son royaume » peuvent, à l’aune de la représentation, devenir sources d’abus que la modération apportée par le principe de séparation des pouvoirs ne suffit pas à contenir. Car, à de multiples égards, les pouvoirs constitués finissent par devenir leurs propres maîtres et la nécessaire collaboration entre eux peut devenir collusion contre le pouvoir constituant réduit à n’exister que comme lieu vide et spectateur passif de sa déréliction. Nonobstant les apories du tiers ou du quart pouvoir qui, pour exercer sa fonction d’expression du pouvoir constituant, doit rester à l’état latent et virtuel, il convient de renouveler en permanence les voies par lesquelles un autre suffrage s’exprime, un autre arbitre se fait entendre. Seul est souverain le pouvoir constituant. Le décalage évitable entre un suffrage indécis, une opinion divisée, et des pouvoirs qui agissent dans les interstices de cette irrésolution doit être maîtrisé sous peine de dégénérescence de la République. La situation dans laquelle les organes constitués peuvent durablement agir contre le consensus dominant, comme on le constate pour ce qui concerne les orientations de la construction européenne ou l’empire laissé à un marché incontrôlé est source, tout à la fois, de dépossession, de désenchantement, de démobilisation politique des grandes masses, et ouvrant des voies possibles aux démagogues et aux tyrans, constitue un des dangers majeurs qui guette la République. La problématique de la démocratie radicale, de la participation effective des hommes et des femmes ordinaires, l’érection de pouvoirs d’opiner, de contester, de refuser devient un enjeu central de la vigueur du principe républicain.

 

 

  1. Institutions représentatives et démocratie. L’idée de République n’est pas attachée à la lubie selon laquelle la souveraineté du peuple, ou de la nation, ne pourrait s’exercer que par des voies uniques, dans des institutions hypercentralisées, capables de confondre les pouvoirs et d’écraser la diversité qui accompagne toute liberté. Si c’était cela, elle ressemblerait bien fort à la Monarchie d’ancien régime et à une sorte de despotisme. Comme nous l’enseigne l’expérience princeps, celle de la Grèce classique, la souveraineté populaire suppose qu’existent de multiples voies par lesquelles le dernier citoyen participe, personnellement, à l’exercice direct ou indirect du pouvoir. Cette idée n’est pas incompatible avec celle du principe représentatif, mais appelle un souci constant de renouveler les voies et moyens de la représentation. Si un jury de douze personnes peut, au nom du peuple souverain, juger les crimes, si les juges du fond apprécient souverainement les faits, d’autres instances particulières peuvent également exercer au nom du peuple des fonctions de décision et représentation. Il ne s’agit au demeurant pas d’investir nécessairement des aréopages multiples d’un pouvoir de décision en dernier ressort, ni même d’un simple pouvoir de décision révocable ou contrôlable, mais de multiplier les organes représentatifs disposant, par exemple, du pouvoir de faire connaître des avis par la voie de supports de communication autorisés, de proposer des délibérations à des instances décisionnelles, d’imposer de nouvelles délibérations, de s’opposer parfois aux décisions prises. Cette contre-démocratie, contre-pouvoir servant à réguler les pouvoirs institués, ne doit pas s’exercer seulement dans le sens de la conservation des intérêts existants, comme le prévoient le plus souvent les théories de « checks and balances ». Les contre-pouvoirs peuvent aussi être un moyen de vivifier la démocratie et d’étendre le champ de ceux qui en recueillent les apanages, comme Polybe et Machiavel l’avaient relevé à propos de l’institution des tribuns de la plèbe dans la République romaine. La commune et les autres territoires, les grands établissements publics, l’entreprise privée même, peuvent et doivent accueillir les organes d’une représentation collective, plus fraîche et spontanée que celle qui se réalise dans les grandes institutions électives. Il faut définir leurs pouvoirs et leur articulation avec les dispositifs de la représentation classique. La lutte persévérante contre la professionnalisation de la politique, dont certains pays du nord de l’Europe donnent un édifiant exemple, participe également de ce mouvement de réenclavement social ou de refondation de la démocratie.

 

  1. Revisiter la séparation des pouvoirs ? L’ambition de constituer une communauté politique effective et vivante doit nous amener à nous poser non seulement la question de savoir comment compléter les organes de la démocratie représentative traditionnelle, mais aussi celle de savoir si la structure même de ces structures représentatives, organisée autour d’un concept parfois méconnaissable de séparation des pouvoirs, ne mériterait pas d’être elle-même repensée de fond en comble. Les interférences indésirables entre pouvoir exécutif et législatif ne sont pas étrangères au caractère de plus en plus complexe, incohérent, illisible et palinodique que l’on s’accorde à accorder à la législation, même si cela n’est pas le seul facteur de cette dégradation. Sans apporter de contribution décisive à la fabrication de la législation, les assemblées parlementaires se révèlent toujours aussi incapables d’exercer une véritable fonction de contrôle de l’exécutif. Le démembrement des administrations entre celles qui sont soumises au pouvoir hiérarchique du gouvernement et celles qui y échappent (les Autorités Administratives Indépendantes) finit par engendrer un véritable déficit de la fonction de contrôle. Le démembrement de l’Etat sous forme d’autorités publiques indépendantes, qui seraient dotées d’une personnalité morale distincte, rendraient leurs décisions en leur seul nom et non au nom du peuple français, fixeraient elles-mêmes le niveau de leurs ressources et/ou seraient financées, non pas par l’impôt mais par des redevances perçues, à leur initiative, sur leurs propres justiciables, et s’assureraient elles-mêmes pour leur propre responsabilité, concrétiserait l’abaissement définitif du concept républicain. Les deux objectifs de « déprofessionnaliser » les représentations politiques et celui de les soustraire à l’emprise de l’administration technicienne peuvent entrer en contradiction. La question de savoir si l’exécutif politique doit s’entourer d’experts capables de faire la liaison avec les administrations, donc largement issus d’elles, ou au contraire, susceptibles d’apporter aux ministres un authentique conseil politique, indemne des préjugés de la corporation fonctionnaire, n’a pas reçu de solution éprouvée par l’expérience. L’articulation entre les représentations politiques, plus proches du concept démocratique mais plus intimement inscrites dans le conflit, et les représentations socioprofessionnelles, dotées d’une moindre légitimité politique et possibles véhicules du corporatisme, mais mieux portées à dégager des consensus raisonnables, n’est toujours pas réglée.  Le rôle de la jurisprudence des tribunaux comme source autonome de norme n’est toujours pas éclairci de manière satisfaisante, simultanément avec l’assiette de légitimité désirable pour l’institution judiciaire. Le pouvoir de poursuivre et de requérir au nom de la société n’a toujours pas reçu de statut qui lui assure une légitimité indiscutable. Enfin la République française ne peut continuer à éluder la question de savoir quelle contribution la fonction présidentielle telle qu’issue de la pratique de la Vè République (sinon de son texte fondateur et de sa visée initiale) a apporté à la vie démocratique, rapportée à l’exemple de pays voisins. N’existant que par la vigueur de ses institutions, notamment de ses fonctions de représentation, une République ne peut que remettre ces questions au centre de ses débats la discussion.

 

  1. Le pouvoir de la loi. Il n’est de République sans pouvoir de la loi, instrument de l’égalité, dépôt de la volonté générale, expression de l’intérêt général tel qu’il est représenté par le peuple d’un moment. La prééminence de la loi s’impose sur l’acte réglementaire (qui n’en est que l’application), sur la décision individuelle (qui n’est qu’arbitraire si elle ne peut se motiver selon les finalités de la loi), sur le contrat (qui dégage peut-être mieux que la loi, dans des cas déterminés, l’intérêt spécial des deux contractants, mais ne saurait incorporer les droits légitimes des tiers au contrat, ni garantir, sans le secours de la loi, l’équilibre des obligations échangées), sur la justice privée que sont les arbitrages, médiations et transactions (quand ils deviennent un moyen commode et discret de se soustraire au dit du droit), ou encore sur les formes variées « d’autorégulation professionnelle ».  La primauté de la loi implique également que les compétences d’autorités administratives indépendantes soient strictement encadrées, notamment leur pouvoir réglementaire, que leur pouvoir quasi-normatif (lignes directrices, avis précontentieux, pouvoir transactionnel) soit méthodiquement reconsidéré à l’aune de sa comptabilité avec le principe du contrôle souverain et du compte rendu démocratique. Expertise, exercice collégial, proximité, indépendance vis-à-vis de l’exécutif ne sont pas en République démocratique des sources ou des fondements suffisants de légitimité. Simultanément, un bilan approfondi doit être fait des difficultés actuelles de la loi à conserver les vertus de la simplicité et de l’équité. Tout traitement uniforme de situations plurielles apparaît comme injustice insupportable, tandis que l’exigence de prise en compte des situations particulières entraîne, à la fois, complexification insupportable et possibles discriminations. L’édifice législatif est devenu si touffu qu’aucune tentative de simplification radicale n’apparaît plus praticable. Il faut pourtant y pourvoir, faute de quoi c’est son autorité même qui est en péril et, par là, la République elle-même. Par ailleurs, si la loi doit être la norme publique supérieure, elle ne doit pas outrer les limites de son objet. La double fonction, prohibitive et permissive de la loi, doit être prise au sérieux. Comme indiqué plus haut, la loi doit faire la part nécessaire aux expérimentations protégées dans tous les domaines utiles, et, bien entendu, la diffusion et la comparaison des expériences doit devenir une des missions fondamentales des autorités publiques à tous les niveaux.

 

République et économie.

 

  1. République et entreprise. La République ne répudie pas la liberté d’entreprendre, donc la libre disposition des propriétés qui s’y attache, la fonde et en découle en même temps. Foyer d’invention et de création de richesse, lieu de compagnonnage et diffusion des savoirs et savoir-faire, l’entreprise doit être protégée, et, l’entrepreneur, encouragé dans la mesure nécessaire. La création d’entreprise, l’aide au risque de l’entrepreneur, l’accès au financement et au crédit pour l’entreprise naissante ou en croissance doivent devenir des impératifs publics. La France manque d’entreprises et d’entrepreneurs, et bien souvent elle ne les aime pas suffisamment. La République en pâtit.  Symétriquement, doivent être correctement fiscalisés tous les comportements de rente observés dans les entreprises ou à leur détriment : rachats de leurs actions par les entreprises, distributions excessives de dividendes, hautes rémunérations sans objet, « avantages chapeau » divers, enrichissement de managers ou de financiers par opérations à effet de levier, dépeçage d’actifs et destructions de savoir-faire au profit d’intérêts financiers à courte vue. Même si ces mesures sont techniquement délicates à mettre au point, la frontière est claire entre deux axes d’action, l’un en faveur de l’entreprise créatrice, l’autre en vue de sanctionner l’entreprise prédatrice, rentière ou asservie à l’objectif financier. En second lieu, lieu de création de richesses qui bénéficie à de multiples titres de l’effort collectif (infrastructures, zones de chalandise ou création de marchés proches, recherche publique, formation professionnelle et santé publique) ou d’une protection juridique spéciale (principe de responsabilité limitée aux apports, phases d’observation et procédures collectives destinées à sauvegarder ses chances de survie), l’entreprise est redevable à la société d’obligations : quant à ses orientations stratégiques (cantonnement et/ou couverture des risques), quant à la répartition des richesses à laquelle elle procède, quant  à sa contribution à l’emploi, quant à sa contribution positive ou négative à la préservation d’un environnement sain et à un développement soutenable. Cette obligation de réciprocité vaut de manière toute spéciale pour les entreprises du secteur financier. En troisième lieu, il est de l’essence de la République de reconnaître, d’encourager, voire de favoriser, notamment par la fiscalité et le crédit,  les formes de l’entreprise qui donnent la meilleure part à l’aventure collective et à l’engagement sociétal : entreprises coopératives et mutualistes, statuts sociétaux permettant la prise en compte de l’apport en industrie des salariés etc.

 

  1. République et mutations économiques. La forme politique qu’est la République ne peut rester indifférente aux évolutions que connaissent les structures économiques. Celles–ci portent notamment sur le surdéveloppement de l’économie financière et le prélèvement continu effectué par cette dernière, la financiarisation des stratégies et la prédominance d’objectifs de court terme y compris dans les entreprises de l’économie réelle, l’extrême creusement des inégalités de patrimoine, l’alliance nouvelle et inédite entre actionnaires traditionnels, managers intéressés, et fonds d’investissements ou de pension. Ces transformations,  par les déplacements qu’elles entraînent dans la répartition des revenus et des patrimoines, sont l’une des causses fondamentales des tensions financières auxquelles sont confrontés les régimes de protection sociale. Loin de rendre obsolètes les principes recteurs de la République, telle qu’universalité de l’assiette des impôts, taxes et contributions sociales et combinaison adéquate des fiscalités des revenus, des patrimoines et des plus-values, elles renouvellent l’actualité et la force vivante de ces principes. Le fait que les politiques qui en découlent soient contraintes par l’existence d’une concurrence sociale, fiscale et environnementale entre pays et blocs régionaux ne peut être ignoré, mais dans ce sens que l’action en faveur de la République ne peut être également qu’une action contre les formes délétères et contraires à l’intérêt général d’une telle concurrence. La question de l’avenir du régime des retraites sera à cet égard une épreuve cruciale pour juger de l’actualité du thème de la République.

 

  1. République et marché. La République n’existe pas sans exercer la maîtrise du processus décentralisé, désordonné, voire chaotique qu’est le marché. Les transactions bilatérales et interactions individuelles n’ont d’intérêt que dans la mesure où la répartition des droits de propriété est assurée et rétablie conformément au projet commun, où les facteurs sont alloués dans le sens de l’utilité collective, où les externalités au contrat sont corrigées, où l’équilibre contractuel est préservé.. Le concept keynésien d’une articulation entre le pouvoir d’orientation de l’Etat et le pouvoir d’innovation de l’économie privée reste d’une étonnante actualité. La suprématie de ce modèle est d’une évidence que le néo-libéralisme n’aura réussi à oblitérer que l’espace de quelques décennies avec le concours intéressé de manieurs de symboles soumis aux modes et aux convenances. Le comble serait que l’efficacité de ce modèle soit démontrée par des Etats qui relèguent les exigences de la démocratie au rang des coûts de transaction inutiles. La planification indicative, le contrôle collectif sur la répartition, la maîtrise collective sur le crédit, la négociation collective sur les grands arbitrages économiques ont montré leurs avantages pendant les années des trente glorieuses, tandis que l’apologie stupide de la concurrence, de la dérégulation, de l’anomie ont suffisamment prouvé qu’il n’engendrent qu’équilibres sous-efficaces et injustices insupportables. Qu’un pays comme la France ou un continent comme l’Europe aient à ce point perdu la maîtrise de leur propre destin qu’il leur faille attendre que ces évidences reprennent cours aux Etats-Unis d’Amérique n’excuse en rien l’incurie d’élites suffisantes qui ont confondu technicité des savoirs et discrétion d’intérêts inavouables.

 

  1. La distribution des risques. La problématique du risque doit occuper une place de choix dans notre concept de République : d’une part, la République doit assurer une large protection de tous ses membres contre les risques naturels et sociaux : elle manifeste par là sa solidarité et son unité. D’autre part, si elle autorise et même encourage chacun de ses membres à prendre tous les risques qu’elle estime utile à la prospérité commune  (par exemple, par le statut de la société à responsabilité limitée aux apports), elle doit intervenir au sujet des excès de risques qui engagent in fine la responsabilité commune. La réglementation des activités financières, qui impliquent ipso facto une mise en risque de la société entière, s’impose à la lumière de ce principe, indépendamment même de toute préoccupation prudentielle ou systémique. Il est constitutif de la République de mettre en équilibre l’assurance qu’elle consent sur certains risques et le contrôle des comportements générateurs de risques, de proportionner toujours la protection qu’elle accorde à la vérification d’un intérêt général.. La balance doit être, pour chacun, maintenue globalement égale entre sa contribution au risque et sa contribution à la protection. Ceux qui prennent des risques étrangers à l’intérêt général ou qui en font courir inconsidérément aux tiers doivent supporter la charge de leur propre assurance. Cette dimension est d’autant plus importante que l’on est entré dans une société du risque, par l’accroissement exponentiel de la puissance d’action disponible, donc des effets potentiels ou réels de l’imprévoyance, et dans une société dominée par l’aversion au risque, par le sentiment que toute vie est sacrée et dans laquelle toute atteinte à l’idéal de la vie parfaite est de plus en plus mal tolérée. La République est une instance collective de distribution des risques.

 

 

République et universel.

  1. Europe et République La République est enfin notre modèle de rapport au monde : Le concept de République n’a pris naissance que de manière contingente dans le cadre de nations existantes ou en formation. Renouant avec sa prévision initiale, la République doit s’offrir à tous ceux qui en partagent les valeurs et l’ambition comme dispensatrice d’une citoyenneté indifférente aux atavismes, aux pedigrees et aux couleurs de peau. La République doit aussi s’offrir aux autres peuples comme modèle d’un rapport politique supranational : la République fédérative peut s’étendre sans contraindre et se renforcer sans épuiser, en tant qu’Union libre de peuples libres. C’est à cette aune que l’Europe peut à la fois s’inscrire dans une géographie et une histoire, mais aussi se dépasser en forme de projet, comme le fut la Nation de Renan, sous la forme d’une construction politique qui serait décidée par un cercle plus large de peuples, et ne se réduirait pas à une extension meurtrière de l’empire du marché. En outre, à considérer l’Europe dans sa configuration actuelle, la question se pose de savoir si la variété des traditions constitutionnelles autorise l’espoir d’en faire un jour une authentique république, c’est-à-dire un Etat gouverné par un corpus politique dans lequel des décisions majoritaires contraignantes issues du suffrage universel pourraient exercer l’autorité de véritables lois, ou s’il faut de contenter de l’ambition de construire une confédération dans laquelle la dimension politique de la construction serait représentée par une reprise du pouvoir du consensus des Etats, la Commission européenne étant ramené à son rôle technique d’exécutant.

 

  1. République Universelle ? La République est, certes, un mode d’exercice de la souveraineté dont l’instrument principal est la loi et l’organe, la délibération d’un corps politique (le suffrage universel), tandis que  le mode d’élaboration du droit international ou cosmopolite reste celui d’une négociation entre Etats souverains aboutissant à des normes soumises à la libre adhésion des parties constituantes. Cela pourrait  constituer un obstacle majeur à l’entretien de l’idée de République comme idée universelle. Pourtant le modèle de la République a et conserve une telle valeur. D’abord parce qu’il véhicule l’idéal d’une union fédérative, libre, des peuples, venant de la libre décision du bas et non de la coercition d’un sommet. Elle est en ce sens le modèle de construction d’un ordre politique mondial qui constitue l’antithèse des utopies impériales ou impérialistes qui ont notamment sévi en Occident et pourraient aussi prospérer ailleurs. Ensuite, l’universalité du modèle républicain est cohérente avec l’ambition qu’avaient déjà les grands théoriciens des Lumières : l’élaboration d’un droit cosmopolite du genre humain, considérant l’Humanité comme un tout et décidant d’un mode de production du droit identique à celui adopté à l’intérieur des structures souveraines de niveau inférieur. Dans cet idéal, les droits et devoirs de chaque membre de l’espèce humaine ne seraient plus déterminés ou affectés par son appartenance à tel ou tel Etat, sa citoyenneté ou son absence de citoyenneté, et les Etats eux-mêmes ne pourraient exciper de leurs droits à l’auto-détermination pour enfreindre les droits du kosmopolites, du citoyen du monde. L’actualité de cet idéal est soulignée par le constat que l’internationalisation des échanges, la mondialisation sous ses formes variées est créatrice de multiples interdépendances objectives, désirées ou subies, qui placent les Etats et les peuples en situation de « dette sociale » les uns vis-à-vis des autres et créent un besoin de droit analogue à celui qui engendre la République dans un cadre national. D’ailleurs, les principes de construction du droit cosmopolite sont identiques à ceux qui présentent à la formation du droit positif interne : condition de publicité (n’est légitime que la règle susceptible de subit l’épreuve de la publicité),  de réciprocité (une obligation n’est légitime que si elle procure en retour un avantage ou si un individu rationnel l’accepterait en étant placé dans n’importe quelle position sociale) et de proportionnalité (la réalisation d’un droit ne doit imposer aux autres que des obligations strictement nécessaires, les obligations ne doivent être imposées que si elles sont nécessaires à la satisfaction d’un intérêt général nettement identifié et documenté). Dans ce cadre, l’élaboration d’un droit de circulation et d’établissement devient un exercice de pure rationalité, et les limitations que les Etats voudront continuer d’apporter à ces droits seront strictement conditionnées à leurs engagements solidaires en faveur de la communauté mondiale.

 

  1. République et production du droit cosmopolite. L’idée de République universelle appelle dans l’immédiat la nécessité d’inventer des modes de production du droit cosmopolite qui, sans revenir pour l’instant sur la souveraineté des Etats, manifestent l’existence potentielle d’un corpus politique, l’Humanité elle-même. On peut penser à ce titre au renforcement des pouvoirs de certains organes de l’ONU, tels que le Comité Economique et social qui est une instance de coopération entre les Etats membres et les organisations de la société civile, ou la création d’organes nouveaux qui, sans avoir le pouvoir de décider par-dessus les Etats, auraient reçu d’eux le pouvoir de leur soumettre des projets de décisions, voire de les obliger à en connaître et à négocier sur eux. Les Etats endosseraient alors la responsabilité politique de leur attitude devant l’opinion publique mondiale. Une autre manifestation de cette exigence est l’impératif d’assurer l’unité du droit international, d’opérer la synthèse des divers genres d’intérêts publics concernés. Cela devrait conduire à une unification et une coordination obligées des diverses enceintes de négociation internationale et de production de normes juridiques, selon une hiérarchie qui soit intrinsèque, et non la simple conséquence de l’activisme des sphères intéressées par la libéralisation du commerce mondial.

 

 

 

Cercle Archimède, le 25 novembre 2010

 

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